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Un coup de pistolet italien dans le concert de l’Euro-libéralisme

Les élections générales italiennes ont sonné comme un nouveau coup de tonnerre dans un ciel européen déjà bien chargé. Si la percée de la « Lega » xénophobe et antisociale est le nouveau signe inquiétant de l’affermissement d’une extrême droite européenne, le succès du Mouvement cinq étoiles révèle autant qu’il amplifie la crise de la politique.

La question migratoire face à laquelle l’Italie a été lâchement abandonnée par ses « amis » européens a bien sûr joué dans le score final. Mais ignorer le terreau économique et social sur lequel prospèrent les idées de rejet conduirait à une erreur  d’analyse.  L’Italie est un des pays qui a le plus souffert des effets de la crise de 2008. Sa dette publique a explosé pour éponger la gabegie bancaire, atteignant plus de 130 % des richesses produites. Le modèle italien de petites et moyennes entreprises réunies dans un réseau dense autour de filières industrielles à faible valeur ajoutée s’est fracassé sur l’accélération de la mondialisation capitaliste, les phénomènes de concentration et la concurrence des pays émergents. Les réponses austéritaires apportées par le commis de la banque Goldman Sachs Mario Monti, parachuté en 2011 à la tête du gouvernement, ont aggravé la situation. Le fameux Job Acts exigé par la commission européenne et mis en place par M. Renzi pour flexibiliser encore et toujours le travail et pressurer les salaires, a eu les mêmes effets. Le chômage n’a pas reculé. Par contre la précarité du travail s’est accentuée. Sur les dix dernières années, l’investissement a chuté de 22.4 % alors que l’argent versé par la BCE a coulé à flots pour nourrir le grand capital, laissant mourir à petits feux le modèle social sur lequel s’est bâti l’Italie moderne, bousculant tous les repères.

Les choix ultralibéraux, antisociaux, anti-solidaires ont brisé les idées de coopération européenne. Ailleurs, les mêmes choix, s’ils se poursuivent plus longtemps, perdront les peuples, particulièrement les travailleurs, dans les dents acérées des nationalismes, entretenant l’illusion qu’ils sont « antisystèmes » quand ils en constituent des béquilles. L’offensive des milieux capitalistes a rendu caduques les modèles distributifs nationaux dont se prévalaient le mouvement communiste depuis la Libération comme la social-démocratie jusqu’au milieu des années 1980. Cela n’a pas fait disparaître la nécessité du combat pour l’égalité politique et sociale, même si obligation est faite de renouvellement de ses formes, méthodes et moyens. La question posée aux peuples n’est donc pas la restriction de la liberté de circulation des personnes mais celle bien plus fondamentale d’une nouvelle manière de produire où chaque travailleur se verrait garantir un travail et une formation tout au long de la vie. « L’autre » n’est pas l’adversaire mais l’allié pour obtenir l’abolition de l’actuel pacte budgétaire européen qui étrangle les indispensables dépenses publiques pour l’école, la justice, les transports, la sécurité, la vie communale, pour impulser la création de nouveaux services publics et formes de propriété citoyenne.

Ce serait possible grâce à la création d’un fonds européen pour le progrès social, humain et environnemental, alimenté par les millions de milliards d’euros créés par la Banque centrale européenne, la taxation des mastodontes du numérique qui pillent nos savoirs, nos créations et nos richesses sans débourser d’impôts, le rapatriement des immenses sommes volées et détournées dans les paradis fiscaux.

La solution n’est donc pas le repli sur soi. Les défis climatiques, migratoires, sanitaires et les luttes contre les puissances financières ou numériques appellent au contraire à la mise en commun des énergies et des actions dans le cadre d’une autre construction européenne à la fois coopérative et respectueuse des souverainetés populaires : une union de nations et de peuples associés, libres et souverains. C’est un tout autre projet que celui qui pousse dans les impasses de l’euro-libéralisme ou des nationalismes qui alimentent la guerre économique et la militarisation au lieu d’avancer vers la transformation de la mondialisation capitaliste en une mondialité coopérative et de paix.

Seul un mouvement citoyen et populaire, porteur de progrès social et environnemental, pourra s’affirmer en positif sur les décombres actuels. Ce projet continental totalement repensé, refondé pourra prendre appui sur les contradictions qui minent l’Europe, sur ses formidables atouts, sa jeunesse formée, son potentiel créatif bridé par le règne de l’argent. L’action des travailleurs allemands pour la revalorisation des salaires et la baisse du temps de travail, au cœur d’un pays dont les élites écrasent de leur talon de fer les peuples européens, prend dès lors une importance considérable. Se rapprocher d’eux et engager un dialogue avec tous les travailleurs du continent apparaît comme une absolue nécessité au moment où les salariés, et particulièrement les plus précaires d’entre eux, sont laissés à l’abandon. Ce chantier doit s’ouvrir pour qu’une gauche de facture nouvelle, sociale et écologique, émerge de la colère populaire pour révolutionner l’Europe et, avec elle, les nations européennes.

Patrick le Hyaric (L’HD, le 15 mars 2018)

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