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Leçons de Mai 68

Un débat public et contradictoire a enfin lieu à l’occasion du 50e anniversaire de ce puissant mouvement contestataire qui a tant marqué notre histoire contemporaine. Mais en tire-t-on toutes les leçons ?

J’ai été un acteur passionné et engagé des journées d’avril, mai et juin 68. Elles ont façonné ma pensée, ma vision de la vie et pour une part sans doute ce que je suis devenu. C’est pourquoi je suis atterré à la lecture de ses détracteurs, fort bruyant depuis le mot d’ordre sarkozyste, « d’en finir avec mai 68 », à l’origine parait-il de tous nos maux. Mais après tout est-ce si étonnant ? Ils se situent à la droite et à l’extrême droite du paysage idéologique et politique. Par contre certains acteurs célèbres de cette période ont tendance à n’en retenir qu’un aspect, qu’ils nomment « sociétal », sans doute pour faire oublier les abandons qui ont jalonné leurs parcours post soixante-huitard.

Lisez plutôt la somme publiée par les Éditions de l’Atelier et Médiapart, passionnante parce qu’elle donne la parole à ces milliers d’anonymes qui ont « fait » 68.

Les historiens s’accordent pour caractériser Mai 68 comme la rupture avec un modèle social, moral et culturel, hérité d’une histoire façonnée au XIXè et XXè siècles autour des révolutions sociales, industrielles et urbaines qui ont donné forme à la société capitaliste. Et il est vrai que Mai 68, phénomène mondial, se présente d’abord comme un puissant mouvement de libération de la jeunesse lycéenne et estudiantine. Partout il met en cause l’autorité dans la famille comme dans l’éducation, proclame l’autonomie des individus, un désir de liberté sexuelle lié à une forte revendication féministe, une envie de savoir et de culture et l’ambition de changer la société vers plus de liberté individuelle, d’égalité sociale et de fraternité humaine. C’est ce qui reste de 68 dans notre imaginaire collectif.

Mais le Mai 68 français est un cas original très largement sous-estimé dans ce que je lis ici où là. C’est en effet le seul pays où le mouvement va déboucher sur une crise politique majeure. Pourquoi ? Sans aucun doute parce que c’est le seul pays où l’irruption de la jeunesse sera rejoint par un mouvement social d’une ampleur considérable. L’entrée en lutte de la classe ouvrière et plus largement des sala- riés est inédite : 7 millions de grévistes, des milliers d’entreprises occupées, les manifestations du 13 mai, dans tout le pays qui verront converger d’immenses cortèges étudiants et ouvriers. Les résultats là aussi sont inédits : +35% pour le smic, +10% pour les autres salaires, la reconnaissance de la section syndicale d’entreprise entre autres.

Ce que je retiens aussi de ce mouvement c’est la forme même de son émergence, dans les facs, les lycées et les entreprises : non à partir de consignes venues d’en haut mais par une construction en bas dans les profondeurs du tissu social et culturel. La preuve est à nouveau administrée que l’histoire n’est pas faite par l’action des « Grands hommes » ou par des avant-gardes organisées mais par des mouvements qui travaillent sur la durée le corps social, qui peuvent dans des moments particuliers se transformer en force matérielle, bousculant ainsi l’histoire et changer son cours. 1789, 1870, 1917 ou 1936 sont des dates où viennent s’entrechoquer des mutations et des luttes sociales, des idées transformatrices, formant un cocktail détonant laissant, quelle qu’en soit l’issue, des traces profondes.

Mais 1968 n’ira pas sans contradictions fortes. Entre des travailleurs, dont l’objectif légitime était d’obtenir leur part des richesses produites ainsi que des droits nouveaux, et des jeunes, qui pensaient que le rapport de force leur permettait de changer la vie tout de suite, les choses ne furent pas simples. La suite montra la complexité d’une situation où le jusqu’auboutisme des uns, l’opportunisme de certains et le sectarisme d’autres n’ont pas permis qu’une issue politique se dégage. Dès lors le pouvoir parviendra à retourner une opinion excédée par ce que de Gaulle appelait « la chienlit ». Entre sa visite au Général Massu à Baden-Baden qui agitait la menace d’une intervention militaire et la manifestation monstre sur les Champs-Elysées de soutien à son action, le Général va provoquer des élections législatives qu’il gagne sur le thème « moi ou le chaos ». Fin de l’histoire ? Non puisque De Gaulle, désavoué, quittera le pouvoir un an plus tard et que Mai 68 reste, quoiqu’en dise ses pourfendeurs, comme une formidable avancée civilisationnelle, sociale et culturelle.

Alain Hayot (La Marseillaise, le 2 avril 2018)

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