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Fac. « On n’assiste pas à une mobilisation étudiante repliée sur elle-même, bien au contraire »

Tristan Haute est doctorant en sciences politiques, spécialiste des mouvements universitaires.

La Marseillaise. Le mouvement dans les universités s’étend. Certains signes permettent-ils de penser qu’il va prendre de l’ampleur ?

Tristan Haute. Le nombre d’universités mobilisées, occupées ou bloquées augmente. Cela concerne aussi bien l’Ile-de-France que l’ensemble des régions. Le volume des étudiants en AG s’accroît lui aussi de manière importante. Même s’il y a des configurations locales particulières, les chiffres atteints sont inédits depuis les mouvements de fin des années 2000, contre la loi d’autonomie des universités et le CPE. Lorsque l’on regarde le développement des mobilisations aujourd’hui, on voit qu’il y a eu un avant et un après Montpellier. Ce qui s’y est passé le 22 mars au soir s’est révélé être un accélérateur.Or,dans les mois à venir, la mobilisation va être confrontée à au moins deux défis. D’abord celui de la période de vacances scolaires. On sait d’expérience que celles-ci impactent les mouvements étudiants. Il y a aussi l’enjeu des examens, car des étudiants, pour un certain nombre de raisons économiques, sociales, familiales, peuvent être soumis à une pression à la réussite. Il s’agit déjà, on le voit dans les débats, de savoir quelles seront les modalités d’examen, avec des propositions qui sont formulées. Le calendrier universitaire, hormis pour les rattrapages, se termine mi-mai au maximum. La mobilisation peut continuer mais va très vite être confrontée aux vacances, examens et à la désertification des campus.

La Marseillaise. Quel est dans ce contexte le rôle des organisations syndicales de jeunesse, que l’on dit fréquemment « débordées » par les mouvements ?

Tristan Haute. Elles ont eu très tôt un rôle informatif et d’impulsion. Il ne faut pas oublier que ce sont d’abord les organisations syndicales, étudiantes ou enseignantes, qui ont lancé les premiers communiqués, les premières analyses contre Parcoursup et les premières dates de mobilisation au niveau national. Au niveau local, dans certains endroits, elles ont été à l’initiative des premières assemblées générales. Il y a quand même ce travail préalable qui, s’il ne fait pas d’une mobilisation une réussite, lui permet au moins d’exister. Aujourd’hui leur rôle va être toujours central notamment au niveau national, car étant dans les réseaux interprofessionnels, elles vont pouvoir faire le lien sur les dates nationales auxquelles appellent les intersyndicales larges. Il est clair qu’au niveau national il y a, peut-être pas une concurrence car le mot est un peu fort, mais un acteur supplémentaire que sont les coordinations étudiantes. Mais où, dans les faits, les syndicats ne sont pas absents, ils ne sont juste pas les seuls à y avoir des mandatés et des représentants.

La Marseillaise. Au-delà de la sélection pour l’accès à l’université qu’elles dénoncent, les organisations de jeunesse appellent à rejoindre les mobilisations du monde du travail. Cette génération est- elle plus préoccupée que les précédentes pour son avenir ?

Tristan Haute. Il est compliqué de répondre car on n’a pas forcément d’indicateur sur l’inquiétude. Or ce que l’on observe aujourd’hui, c’est que la mobilisation est essentiellement étudiante. Pour l’instant elle ne s’étend pas spécialement aux lycéens, ou peu, alors qu’a priori ce sont les premiers concernés par Parcoursup. Cela ne signifie pas que l’on assiste à une mobilisation étudiante repliée sur elle-même, bien au contraire. Parce que quand on voit les revendications qui sont portées et les discussions tenues en assemblée générale, l’accès à l’université occupe une place importante, mais ce n’est pas la seule réforme qui y est abordée. On a des questions plus générales sur les conditions d’études, sur les préoccupations quant à l’avenir, dans la formation, mais aussi des questions liées au monde du travail. Surgissent des interrogations telles que « Est-ce que les attaques contre les conditions de travail des cheminots aujourd’hui ou les salariés de Carrefour ne vont pas m’impacter moi, en tant que salarié en devenir ? » Il y a ensuite un élément qu’il ne faut pas oublier : la question plus politique de la répression, de la violence, qui s’est matérialisée avec ce qui s’est passé à Montpellier. S’il y a eu un avant et un après Montpellier, cela montre que Parcoursup, même s’il est central, n’est peut-être pas le seul élément de la mobilisation.

La Marseillaise. 2018 marque le cinquantième anniversaire de Mai 68 et le rôle qu’a joué la jeunesse est particulièrement souligné. Si le contexte a évolué, quels sont les éventuels points communs et les différences entre les deux époques ?

Tristan Haute. Ce sont des périodes difficilement comparables pour un tas de raisons, mais on peut néanmoins faire des parallèles. Notamment parce qu’il y a, à l’image de ce que l’on a pu dire de la mobilisation étudiante de 68, des conditions d’études qui sont de plus en plus difficiles. En 68, elles étaient liées aux effets de la massification scolaire, on n’investissait pas assez dans l’université, on ne construisait pas assez rapidement des campus au regard du nombre d’étudiants qui augmentait. Finalement on se retrouve actuellement dans une situation où les universités sont en difficulté budgétaire, elles ont du mal à assumer les flux d’étudiants en arrivée dans leurs bâtiments. Il y a là un enjeu de ressemblance. Il y a également une proximité sur l’incertitude professionnelle et notamment sur la question « Que va me permettre d’avoir mon diplôme ? Est-ce qu’il va être un rempart contre la précarité ? ». En 68, on se demandait si la massification scolaire allait entraîner une déqualification des titres universitaires ou justement permettre, en donnant accès aux titres universitaires, à plus de personnes d’avoir une situation stable. Aujourd’hui la réforme du marché du travail, le chômage de masse font qu’il y a une inquiétude sur ce que va apporter le diplôme, par rapport aux conventions collectives, en termes de droits, de salaire. Et puis, un élément plus complexe à quantifier et plus politique réside dans la question de la répression. On n’est pas sur l’ordre moral, mais sur la recrudescence des discours et pratiques d’extrême droite, avec le lien éventuellement qui est fait, de manière très marginale pour l’instant, sur la loi asile et immigration. Pour ce qui des différences, elles concernent notamment le calendrier universitaire qui termine début mai, si on exclut les rattrapages, et non plus fin juin comme c’était le cas à l’époque. La possibilité d’un printemps étudiant va devoir se faire différemment. Il est également à noter une individualisation croissante des parcours de formation. Et un poids moindre des grandes organisations politiques et syndicales dans les mobilisations. A l’époque, les sections locales de l’Unef et des organisations comme la JOC ont pu avoir des rôles extrêmement structurants, notamment hors des très grandes villes.

Entretien réalisé par Agnès Masseï (La Marseillaise, le 7 avril 2018)

Extension du domaine de la lutte

Une « orientation intelligente et éclairée » remise en cause par un mouvement « souvent manipulé par l’extrême gauche ». Voilà ce qui se joue selon le Premier Ministre Édouard Philippe. Non content de tenter de lui imposer une réforme qui se traduira par un enseignement supérieur à deux vitesses, le gouvernement affiche ainsi son mépris pour cette jeunesse qui se mobilise.

Non seulement l’argument de l’instrumentalisation est resservi par le pouvoir en place à chaque mobilisation étudiante et lycéenne, mais surtout les jeunes protestataires de ce printemps 2018 font pleinement la démonstration de leur lucidité. Il suffit de lire ou d’entendre les échanges dans les assemblées générales pour se convaincre qu’ils appréhendent en toute conscience ce qui se trame.

La réforme n’est qu’un élément d’un projet de société plus vaste

Ils ont parfaitement compris que le maître mot de la réforme est la sélection avec son cortège d’inégalités. Ils s’y opposent comme ils refusent l’idée que l’université dispense « des compétences » en lieu et place des connaissances qu’elle est censée diffuser. Dans un amphithéâtre cette semaine, un participant estimait que l’objectif est « que seuls les "savoirs" convertis à l’idéologie dominante, c’est-à- dire compatibles avec l’économie de marché, soient enseignés ». Plutôt clairvoyant pour un esprit manipulé.

Au-delà de leur seul cursus universitaire, ils ont saisi, aussi, que la refonte de l’enseignement supérieur n’est qu’un élément d’un projet de société plus vaste. Mais tout aussi inéquitable et auquel ils s’opposent tout autant. Comme en témoigne l’appel d’organisations étudiantes et lycéennes à ce que la jeunesse prenne toute sa place dans les défilés à l’occasion des journées d’action interprofessionnelles. Ce qu’une partie d’entre elle a fait les 15 et 22 mars, et plus récemment lors des manifestations de cheminots.

Bref, tout sauf une mobilisation à courte vue.

Agnès Masseï (La Marseillaise, le 7 avril 2018)

Des blocages et des situations fluctuantes

Plusieurs universités étaient toujours bloquées vendredi et ce, depuis plusieurs jours, tandis que la situation sur les sites d’autres établissements était fluctuante, avec des blocages maintenus, levés ou mis en place.

Les universités Jean-Jaurès (Toulouse), Paul-Valéry (Montpellier) et Paris-8 étaient toujours bloquées. A Paris, Tolbiac (Paris-1) et Clignancourt (Paris-4), les cours ne sont plus assurés depuis plusieurs jours.

A Lille, la Préfecture, « en plein accord avec la rectrice et le Président de l’université », a envoyé des policiers sur le campus de Lille-2 pour assurer « le libre accès de la faculté de droit aux étudiants ». « On a été amputé de notre liberté de manifester. Nous avions voté en AG le blocage reconductible jusqu’à l’annulation des examens », a déploré une étudiante. Un amphithéâtre de Lille-3 reste bloqué et les étudiants mobilisés y dorment la nuit. A Nancy, la fac de Lettres est elle aussi bloquée, et le mouvement entre dans sa troisième semaine.

Statu quo à Bordeaux. Le site de la Victoire, en centre-ville, reste bloqué. Les cours sont assurés sur d’autres sites de l’université.

La fin du blocage du campus des Tanneurs à Tours a été votée en AG, ainsi qu’à Poitiers, alors qu’il a été prolongé pour la fac de Lettres de Limoges.

A Rennes-2, une AG a voté le blocage de la fac lundi et mardi, avec possibilité de le reconduire. Les étudiants mobilisés réclament le report des examens.

La Marseillaise, le 7 avril 2018

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