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Marion Fontaine. « La convergence des luttes est possible, mais à construire »

Marion Fontaine, maître de conférences en histoire contemporaine à l’Université d’Avignon, pose son regard d’historienne sur les mouvements sociaux et politiques actuels.

La Marseillaise. La lutte des cheminots, devenue emblématique de ce printemps, est présentée comme « la mère des batailles ». Partagez-vous cette analyse ?

Marion Fontaine. Savoir si une grève sera décisive ou pas est assez compliqué, du moins tant qu’elle se déroule. Ce que l’on peut dire, c’est que des deux côtés il y a la volonté de donner à ce conflit une signification politique, ce qui n’est pas du tout péjoratif. C’est-à-dire l’idée de l’affrontement, du côté du gouvernement, entre l’ancien monde et le nouveau ; et de celui du mouvement social autour de la notion de défense du service public ou pas. Les deux parties l’ont présenté comme la mère des batailles, mais la question est de savoir si dans la société cela apparaît comme tel ou pas. On observe une vraie interrogation et un vrai conflit, par exemple sur ce que doivent être les services publics au XXIe siècle. Est-ce qu’il y a de la part du gouvernement la volonté de jouer le coup de Margaret Thatcher contre les mineurs ? Les cheminots ne sont pas les mineurs britanniques. Je pense que tout cela se déroule dans un contexte très très différent et le syndicalisme cheminot ferroviaire est nettement moins puissant qu’il ne l’a été en 1995 ou a fortiori que le syndicalisme minier britannique. Pour des raisons qui tiennent aussi à l’écho médiatique, tout le monde veut faire en sorte que cette bataille soit décisive. Le sera-t-elle ? Pour paraphraser Gramsci, c’est aussi la bataille culturelle qui est en cause : est-ce le récit qui s’est imposé depuis vingt ou trente ans du monde tel qu’il est, le récit de l’adaptation au réel, ou le récit d’un autre monde qui va s’imposer ? Un seul événement ne peut en décider. Je pense que c’est beaucoup plus long et beaucoup plus souterrain. Les deux camps ont représenté ça comme un conflit irréconciliable, comme au moment des grèves des mineurs de 1963 ou 1948. L’expérience fait dire qu’en général ça se termine assez mal, pour tout le monde. Y compris pour le gouvernement car s’il l’emporte sur ce coup-là, ce pourrait être une victoire à la Phyrrus, c’est-à-dire qui laissera derrière elle suffisamment d’amertume, de désillusions, pour que les traces soient considérables.

La Marseillaise. Air France, Carrefour, étudiants, fonctionnaires... Les mouvements se multiplient. Une ébullition que le pays n’avait pas connue depuis un certain temps ?

Marion Fontaine. Effectivement. Même si les conflits sont de nature différente. Du côté d’Air France, Carrefour, etc., la question concerne le partage des fruits d’une croissance un peu plus soutenue. Il y a aussi les interrogations sur le fonctionnement des services publics. Et celle du mouvement étudiant, sur l’application de loi ORE à l’université, qui est encore autre chose. Ça bouillonne pas mal, et cela faisait quelques années que ça n’avait plus été le cas de cette façon. Tout le monde se souvient qu’on est dans le cinquantième anniversaire de Mai 68 et la tentation un peu fréquente est d’essayer de chercher à voir si un nouveau Mai 68 ne va pas réapparaître. Certes les cheminots sont accueillis à Tolbiac. Mais pour l’instant chaque mouvement est tourné -ce qui est le principe d’un mouvement social-, vers la satisfaction de revendications qui lui est propre. Il est difficile de savoir vers quoi toute cette effervescence sociale va déboucher. Car il y a tout de même une vraie crise des collectifs. La convergence aujourd’hui est possible mais elle est à construire, avec des collectifs, des syndicats, des corps intermédiaires beaucoup moins forts.

La Marseillaise. Vous évoquez la convergence des luttes, qui fait d’ailleurs débat. Qu’en est-il précisément ?

Marion Fontaine. Il s’agit d’une vieille idée du moment social : ce moment où l’on passe du particulier au général. Où des luttes, des revendications, des actions de nature différente s’unissent pour réclamer quelque chose de plus grand. C’est faire référence à des grands mouvements de convergence, essentiellement 36 et 68. Est-ce actuellement envisageable ? Quelques semaines avant Mai 68, un journaliste du Monde écrivait « La France s’ennuie ». Il ne s’agit pas de tomber dans cette situation ou dans le cas inverse. Il est toujours difficile de prévoir l’avènement d’un mouvement révolutionnaire ou insurrectionnel. Il en va des convergences des luttes comme des crises économiques et financières, en général les Sciences sociales sont très mauvaises pour les prédire.

La Marseillaise. Dans le même temps, sont lancés des appels communs à gauche, comme celui du 14 avril à Marseille... Une amorce de recomposition à gauche ?

Marion Fontaine. Le moment est doublement particulier. Il y a l’ébullition sociale et ce moment à la fois de fragmentation et de recomposition des gauches. Il s’agit d’observer comment l’un participe à l’autre et comment les gauches peuvent s’inscrire dans cette dynamique pour retrouver une position plus importante. Lors du Front populaire, la recomposition des gauches précède le mouvement social. Elles se sont unies sur le plan électoral en 34-35, et le mouvement social est dans la lignée au printemps 36. En mai 68, au contraire, il y a une vraie disjonction entre les gauches politiques et le mouvement social. Ce dernier se fait avec un PCF qui n’en saisit qu’une partie, ouvrière, et la SFIO qui est très largement à l’Ouest. C’est alors le mouvement social qui va en quelque sorte conditionner les années 70 et la réorganisation des gauches. Là, la question est : est-ce que le mouvement social tel qu’il est peut servir à une recomposition et à une remontée des gauches ? On entend bien le voyage de Benoît Hamon, Olivier Besancenot, Eric Coquerel et Pierre Laurent ; les proclamations de la France insoumise ; ce que dit la CGT... or, pour l’instant tout ça est encore en ordre assez dispersé. Mais effectivement le 14 avril, le 1er mai, le 5 mai peuvent redynamiser les gauches, et je crois qu’un certain nombre y comptent. La recomposition peut s’appuyer sur le mouvement social mais toute la question est de savoir comment elle peut s’inscrire dans la durée. Une fois que les gauches se seront saisies du mouvement social, comment vont-elles s’organiser pour les années qui suivent ? Pour l’instant, tout cela est relativement indéterminé. Mais intéressant en même temps.

Entretien réalisé par La Marseillaise, le 14 février 2018

La riposte de ceux qui ne lâchent rien

Emmanuel Macron a montré jeudi sur TF1 qu’il était hermétique à toutes formes de contestations de sa politique et qu’il n’entend décidément pas du tout celles et ceux qui expriment leur colère : de l’étudiant à l’infirmière, du cheminot au retraité, etc. Une surdité volontaire.

Se drapant dans sa stature de celui qui « fait » et qui affirme vouloir « aller jusqu’au bout », le chef de l’État use de toutes les ficelles pour tenter de noyer le poisson et masquer son impopularité.

Il ne devrait pas changer son discours d’un iota dimanche soir pour sa deuxième offensive médiatique de la semaine, cette fois sur BFM-TV, RMC et Mediapart.

Mais l’écran de fumée n’entame pas, bien au contraire, la détermination des 15 organisations syndicales, politiques et associatives qui ont donné rendez-vous, ensemble, samedi sur le Vieux-Port à Marseille pour lui contester le droit de démolir le monde du travail, les services publics et les solidarités. Pas plus qu’il ne décourage les étudiants mobilisés également ce samedi à Montpellier pour une manifestation nationale contre la sélection à l’entrée de l’Université.

C’est du sud que soule le vent de la révolte

Les rendez-vous de Marseille et de Montpellier sont exemplaires et c’est du sud que souffle le vent de la révolte contre un pouvoir arrogant assujetti aux règles du libéralisme et d’une Union européenne aux services des marchés.

D’autres temps forts sont à l’agenda du mouvement social et vont permettre de mesurer sa solidité et sa capacité à se renforcer. Le 19 avril à l’appel de la CGT, le 22 du même mois avec tous les syndicats de la fonction publique, puis le 1er et le 5 mai. Avec en filigrane la lutte exemplaire des cheminots qui ouvrent la voie depuis le 3 avril et qui ne veulent rien lâcher. Ils seront en tête du cortège marseillais. Comme un symbole.

Françoise Verna (La Marseillaise, le 14 février 2018)

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