Fédération des Pyrénées-Orientales

Fédération des Pyrénées-Orientales
Accueil
 
 
 
 

Rencontre d’Occitanie. « Il faut éradiquer la pauvreté »

Journaliste à RFI, Claire Hédon est également présidente d’ATD Quart Monde depuis 2015.

L’Indépendant. Quelle est la situation de la pauvreté aujourd’hui en France ?

Claire Hédon. On cite toujours le chiffre de 9 millions de personnes qui vivent en dessous du seuil de pauvreté avec moins de 1 000 € par mois. Mais à ATD Quart Monde, on préfère s’attarder sur un deuxième chiffre qu’on trouve plus révélateur, celui des 2,3 millions de personnes qui vivent avec moins de 670 € par mois parmi lesquelles de nombreuses familles monoparentales. On est là dans la très grande précarité. Mais ces chiffres, même s’ils sont importants, ne disent pas tout de la pauvreté. Notre combat se porte avant tout sur le non-accès aux droits fondamentaux que sont le logement, l’éducation de qualité, les soins, le travail ou encore la culture.

L’Indépendant. Quelles actions concrètes devrait mettre en œuvre le gouvernement pour faire reculer la pauvreté en France ?

Claire Hédon. Je tiens tout d’abord à préciser que l’objectif d’ATD Quart Monde n’est pas de faire reculer la pauvreté, mais de l’éradiquer. Et je sais qu’on nous prend pour de doux utopistes quand on dit ça, mais nous sommes dans un pays qui a les moyens d’éradiquer la grande pauvreté. Seulement, cela doit participer d’une volonté politique ; et pour que les politiques bougent, il faut que la société bouge ! Or, on ne sent pas dans la société une grande motivation autour de ces questions pour- tant fondamentales.

L’Indépendant. Quelles sont les missions d’ATD Quart Monde ?

Claire Hédon. Nous agissons à trois niveaux. Tout d’abord auprès des élus pour qu’ils mènent une politique efficace en terme de lutte contre la pauvreté. Ensuite, auprès des personnes concernées pour qu’elles accèdent à leurs droits, et enfin auprès de la société dans son ensemble pour qu’elle change de regard ; mais aujourd’hui, elle n’est pas prête d’en changer car elle n’est toujours pas convaincue qu’il s’agit là d’une priorité.

L’Indépendant. Est-ce, selon vous, l’individualisme, état d’esprit majoritaire dans notre société, qui en est l’une des causes ?

Claire Hédon. Je ne sais pas si c’est l’individualisme qui est responsable, car les situations de pauvreté sont nées bien avant qu’on sente ce phénomène se développer en France. Je pense plutôt que cela vient d’un manque de préoccupations sur cette question-là, associé à une méconnaissance de ce qu’est de vivre dans la grande pauvreté. Et tout cela même si c’est la société qui en est responsable.

L’Indépendant. L’éradication de la pauvreté passe-t-elle obligatoirement par un accroissement des moyens financiers ?

Claire Hédon. Il est clair qu’il faut des moyens financiers. Mais il faut aussi que le gouvernement soit visionnaire et pour cela qu’il soit prêt à investir sur des projets à vingt ans, qui à terme permettront de faire des économies. Mais on parle là d’une génération ; autrement dit, on est bien au-delà d’un mandat présidentiel ou législatif. Par conséquent, il faut que les politiques soient prêts à ne pas profiter forcément des bénéfices de leurs initiatives au cours de leur mandat. Aujourd’hui, quand on additionne les mesures prises par les gouvernements successifs, on constate que ça ne marche pas. Qui plus est, on ne peut être efficace dans des politiques de lutte contre la pauvreté que si on y associe les personnes en situation de précarité ; et cela pas simplement pour les entendre sur ce qu’elles veulent mais pour construire avec elles les programmes.

L’Indépendant. Comment changer le regard négatif, parfois même discriminatoire, que porte souvent la société sur les gens en situation de précarité ?

Claire Hédon. C’est un vrai défi à relever. Si la société ne change pas le regard qu’elle porte sur les plus démunis, on ne s’en sortira pas ! Les familles souffrent énormément de ce regard discriminatoire. Les études menées au niveau international font ressortir la notion quasi omniprésente de honte et de peur que ressentent de très nombreuses personnes vivant en situation de précarité.

L’Indépendant. Peut-on parler dans certaines familles de la pauvreté comme d’un héritage qui se transmet de parents à enfants ?

Claire Hédon. Oui, c’est bien réel, et je trouve cela révoltant. C’est peut-être le point positif du gouvernement quand il dit qu’il souhaite s’attaquer à la pauvreté des enfants afin notamment d’éviter cette répétition de génération en génération. Partir de l’enfance est une très bonne idée, cela permet notamment de travailler sur l’accès à l’ensemble des droits. Seulement, j’ai peur d’une distorsion entre le discours et la réalité car actuellement la réalité sur le terrain, concernant les enfants et adolescents, c’est une baisse des budgets des missions locales assortie d’une baisse du nombre des garanties jeunes… Tout cela n’est pas fait pour nous rassurer. Si on y ajoute que le gouvernement n’a nullement l’intention d’augmenter les minimas sociaux et le RSA, c’est pire !

L’Indépendant. Le gouvernement a entre les mains actuellement une série de propositions faites par plusieurs groupes de travail et remises à Agnès Buzyn…

Claire Hédon. Nous le savons et nous attendons avec impatience la fin des arbitrages liés à ces propositions, et l’annonce d’une stratégie qui devrait intervenir avant la fin du mois. Mais j’ai bien peur que celle-ci ne soit pas assez ambitieuse.

L’Indépendant. Fixer le montant du loyer en fonction du revenu des locataires, comme cela se fait entre autres au Québec, peut-il être envisagé comme une solution pour lutter contre le mal-logement ?

Claire Hédon. C’est une des propositions qu’ATD Quart Monde a transmise au gouvernement qui manifestement est ouvert aux expérimentations de ce genre. Nous travaillons sur un projet de fixation du loyer en fonction des montants des revenus de la personne, cela a notamment pour intérêt de créer du turnover dans les logements sociaux. Mais on ne peut pas bouleverser l’ensemble du système du jour au lendemain ; il faut donc mener plusieurs expériences et les analyser sur deux ou trois territoires avec plusieurs bailleurs sociaux.

L’Indépendant. Que vous inspire la politique migratoire menée par le gouvernement ?

Claire Hédon. Il faut faire attention de ne surtout pas monter les populations les unes contre les autres, car nous faisons tous partie d’une même humanité. N’oublions pas que les personnes qui vivent ces migrations sont en souffrance et notre devoir à tous est de les soutenir et de les aider à accéder à leurs droits. Et ce n’est pas parce qu’on accueille des migrants qu’on n’en fera moins sur la lutte contre pauvreté.

Recueilli par Gil Lorfevre (L’Indépendant, le 18 avril 2018)

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.

 
44 Avenue de Prades 66000 Perpignan Tél: 04.68.35.63.64