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Alain Gresh. « Trump a-t-il vraiment pensé à l’après ? »

Spécialiste du Proche-Orient, cet ancien journaliste du Monde diplomatique décrypte motivations et conséquences de la sortie américaine de l’accord nucléaire iranien.

Alain Gresh est directeur du journal en ligne Orient XXI et préside l’Association des journalistes spécialisés sur le Maghreb et le Moyen-Orient.

La Marseillaise. Quelles sont les motivations de Donald Trump à sortir de l’accord iranien ?

Alain Gresh. Il y a des motivations internes -la promesse de campagne, les sentiments anti-iraniens partagés par une partie non négligeable de sa base, l’objectif de gagner les élections de mi-mandat et de se faire réélire dans trois ans- mais aussi de politique internationale. De nouvelles nominations ont renforcé le courant qui pense que l’Iran est un enjeu stratégique à combattre par tous les moyens avec en arrière-plan le renversement du régime.

La Marseillaise. Avec quelles conséquences ?

Alain Gresh. Des possibilités de tension dans une région où il y a déjà la guerre en Syrie, les conflits en Irak, l’instabilité en Palestine, le tout avec une direction israélienne qui rêve d’en découdre avec l’Iran. Cela déstabilise encore plus la région alors que l’accord négocié très longuement avait comme effet de stabiliser la région. Si les Iraniens prennent leur indépendance par rapport au traité, il y a aussi le risque d’entrer dans une course au nucléaire.

La Marseillaise. Cela peut-il également impacter les relations entre la Corée et les USA ?

Alain Gresh. Les Coréens du Nord peuvent finir par en déduire qu’on ne peut pas faire confiance aux États-Unis, qui peuvent signer un accord et ne pas le respecter le lendemain. On peut aussi se dire que Trump veut avancer sur la Corée pour avoir les mains libres en Iran. Pourtant, on n’est pas dans la situation de 2003 où on avait affaire à une administration américaine interventionniste. Là, le président s’appuie sur une base qui est isolationniste, qui ne veut pas d’intervention à l’étranger. De plus, ouvrir un conflit avec l’Iran ferait des soldats Américains déjà présents en Syrie, Irak, Afghanistan… une véritable cible. La logique semble difficile à identifier et Trump a-t-il vraiment pensé à l’après ?

La Marseillaise. Comment appréciez les réponses de l’Iran aujourd’hui ?

Alain Gresh. En Iran, sauf des cercles très limités, je ne pense pas que des gens misent sur la relance des projets nucléaires iraniens. Le guide a certes toujours été critique de l’accord mais s’il a été signé, c’est qu’il a donné son aval. La réponse du président Rohani est plutôt intelligente : dire que l’accord n’est pas mort mais qu’il y a besoin de garanties en se tournant vers les Européens, les Russes et les Chinois. Et pour l’heure, les choses n’ont pas l’air de se précipiter.

La Marseillaise. Beaucoup parlent des relations économique avec l’Iran. Quelles sont leur réalité ?

Alain Gresh. Elles existent potentiellement. Les Iraniens soulignent que l’accord a, pour l’heure, eu peu de retombées économiques. Notamment parce que depuis l’arrivée de Trump, il y a plus d’un an, les perspectives d’investissement ont plutôt été bloquées. Rappelons que la BNP a du payer des milliards de dollars pour avoir fait des transactions avec l’Iran. Mais pour Iraniens, c’est un enjeu décisif. L’intérêt de l’accord -outre les ramener dans la communauté internationale puisqu’ils subissaient des sanctions de tous les pays y compris l’Europe, la Russie et la Chine- c’était les retombées économiques. C’est ce qu’ils vont essayer de négocier avec les Européens, les Russes et les Chinois.

La Marseillaise. Que peuvent faire les Européens et n’y a t-il pas la tentation pour certains pays d’aller négocier en direct avec les Américains pour échapper à des sanctions ?

Alain Gresh. L’Union européenne peut de manière très claire dire que l’accord est toujours en vigueur et que les sociétés sont libres de commercer et d’investir. Elle peut aussi donner les garanties : que la banque européenne garantisse des prêts, que les gouvernements garantissent leurs propres sociétés contre des poursuites aux États-Unis etc. Dans le même temps, les Français et les Européens sont effectivement tentés d’essayer d’amadouer les Américains comme Macron a voulu de le faire à Washington… Et je pense qu’ils vont continuer à le faire.

La Marseillaise. Le soutien de la Russie peut-il avoir un impact sur la relation avec l’Europe puisque, pour une fois, ils sont dans le même camp ?

Alain Gresh. Oui, il y a une possibilité d’autant que Macron doit aller à Moscou dans une dizaine de jours… La politique américaine pousse d’une certaine manière l’Iran dans les bras des Russes et des Chinois. Autre paradoxe, les mesures prises par les Américains font monter les prix du pétrole, ce qui renforce les Iraniens et les Russes. Un effet secondaire.

La Marseillaise. Sur le pétrole, que représente l’Iran ?

Alain Gresh. Sa production a du remonter aux 3 millions de barils, pas de quoi gêner les Américains. D’autant que l’on a vu que ni le conflit en Irak, ni la guerre en Libye n’ont provoqué de pénurie. C’est à mettre en lien avec le développement du pétrole et du gaz de schiste aux Etats-Unis. Résultat, même les prix relativement élevés du pétrole ne gênent pas trop le producteur américain.

Entretien réalisé par Angélique Schaller (La Marseillaise, le 10 mai 2018)

Le pyromane de la Maison Blanche

Les risques d’embrasement au Moyen Orient sont désormais considérablement accrus depuis l’annonce tonitruante de Donald Trump de retirer son pays de l’accord des Nations Unies sur le nucléaire iranien. Les faucons américains, israéliens et arabes sunnites -à l’instar de l’Arabie Saoudite- ont décidé de mener la politique du pire dans cette région du monde meurtrie et déchirée par de longs conflits.

Trump joue une partition à la fois interne -pour mieux échapper à ses turpitudes ?- et à l’international. Si comme l’explique dans nos colonnes le spécialiste Alain Gresh, l’administration étasunienne est isolationniste, la tentation d’agir en gendarme du monde anime toujours ses dirigeants.

Trump pose les jalons de lourds conflits

En parlant d’un peuple pris en « otage » par le régime de Téhéran à propos des Iraniens, Donald Trump a fait référence à la prise d’otages à l’ambassade américaine en 1979, année où le régime despotique du Shah d’Iran, soutenu par les Etats-Unis, avait été renversé par la rue.

A l’époque, les Iraniens avaient nourri beaucoup d’espoir. Nombre ont déchanté depuis sous la férule des mollahs. Mais Trump n’a absolument pas pour but de soutenir la soif de démocratie des Perses. Son annonce renforce ceux qui en Iran ne veulent pas d’ouverture de la société. En agissant en pyromane, le président américain pose les jalons de lourds conflits.

Françoise Verna (La Marseillaise, le 10 mai 2018)

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