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Le populisme ou les marchés ? Le piège tendu aux Italiens

Le séisme politique en Italie a des répercussions dans toute l’Europe. Le veto opposé au gouvernement proposé par la Ligue et le Mouvement 5 étoiles est vécu comme un déni de démocratie. L’extrême droite de Matteo Salvini profite de cette crise et pourrait être la grande gagnante des prochaines élections.

Les tremblements de terre violents et meurtriers, nos voisins transalpins, hélas, connaissent. Le dernier en date est de nature politique et d’une magnitude sans précédent. C’est la maison Italie qui se fissure et s’affaisse, ouvrant une crise majeure dans toute l’Europe. A un an des élections européennes.

Hier soir, la situation était d’une confusion extrême. Carlo Cottarelli, le nouveau président du conseil, n’avait toujours pas présenté son équipe. Il a été nommé lundi par le président de la République Sergio Mattarella, après son veto spectaculaire opposé au gouvernement proposé par la Ligue et le Mouvement 5 Étoiles (M5S), pourtant majoritaires au Parlement. Un veto motivé par le choix d’un ministre de l’économie anti-euro.

Cottarelli, ancien cadre du Fonds monétaire international et artisan de la cure d’austérité imposée aux Italiens en 2013-2014, sait qu’il n’obtiendra pas la confiance du Parlement. Si son gouvernement est formé, il expédiera les affaires courantes dans l’attente de nouvelles élections qui pourraient se tenir fin juillet ou après le mois d’août. C’est en tout cas le scénario le plus probable même si hier soir le leader du M5S tentait de relancer l’idée d’un gouvernement avec la Ligue.

Comment en est-on arrivé là ?

Cette situation est le résultat des élections législatives du 5 mars. Elles furent, déjà, un séisme politique. Dans un pays où les forces progressistes ont quasiment disparu des radars, les Italiens, minés par les inégalités de revenus et durement frappés par la crise de 2008, ruent dans les brancards et se tournent vers ceux qui se présentent comme les « anti-système ». Le M5S de Luigi Di Maio, populiste et démagogue, devient le premier parti du pays en obtenant plus de 32% des suffrages. L’autre vainqueur, avec 37%, est la coalition de droite et d’extrême droite composée de quatre partis dont Forza Italia de Silvio Berlusconi et la Ligue, le parti d’extrême droite de Matteo Salvini. Au sein de cette coalition, la Ligue tire son épingle du jeu avec 17%. Le Parti démocrate au pouvoir, converti depuis longtemps au libéralisme, s’effondre à 19%.

Le système électoral ne permet pas de dégager de majorité sans coalition. Ligue et M5S scellent un pacte de gouvernement. Leur programme est un mélange de mesures ultra-libérales, autoritaires et xénophobes. Les deux formations s’accordent sur un parfait incon- nu pour diriger le futur gouvernement : Giuseppe Conte, un juriste.

Le rôle de Bruxelles

Le président de la République, Sergio Mattarella, entre en scène, renvoie Giuseppe Conte à son anonymat et nomme un homme qui incarne l’austérité budgétaire ; celle là même qui a jeté les Italiens dans les bras des populistes et des néo-fascistes. En faisant ce choix, Mattarella accentue la crise démocratique. Il envoie un message terrible à ses compatriotes : celle d’une Italie assujettie aux dirigeants de l’Union européenne. Les déclarations du commissaire européen au Budget, l’Allemand Günther Oettinger conforte cette analyse : « les marchés vont apprendre aux italiens à voter pour le bon camp » a-t-il déclaré en substance. Matteo Salvini, au plus haut dans les sondages, fait son miel de ce désordre. Si élection il y a, sa victoire serait la première réplique du tremblement de terre politique transalpin. Ouvrant la voie à d’autres, notamment en France.

Françoise Verna (La Marseillaise, le 31 mai 2018)

Repères

Le tweet. Patrick Le Hyaric (PCF), député européen : « la commission européenne est indécrottable de ses tendances dictatoriales ». Le commissaire européen au budget déclare : « les marchés vont apprendre aux Italiens à voter pour le bon camp. Dit autrement, ils vont étrangler les familles populaires italiennes ».

Le sondage. Après avoir obtenu 17% de voix aux élections de mars (contre 4% à celles de 2013), et supplanté Forza Italia, le parti de Silvio Berlusconi, au sein de leur coalition de droite, la Ligue de Matteo Salvini dépasse actuellement, parfois plus largement, les 20% dans les sondages, tandis que les autres formations stagnent ou baissent. La Ligue, en cas de nouvelles élections, pourrait faire à nouveau alliance avec Berlusconi, désormais redevenu éligible. Une alliance quasi-obligée pour atteindre la majorité. C’est le pari de Salvini : dominer la coalition de droite et se passer du Mouvement 5 Étoiles.

Le perdant ? Le Mouvement 5 Étoiles de Luigi Di Maio, sorti premier parti d’Italie à l’issue des élections du 5 mars avec 32% des suffrages, est désormais en dificulté. Mardi soir, lors d’un meeting à Naples il a relancé l’hypothèse d’un gouvernement d’union avec la Ligue. Il a été reçu hier par le président Sergio Mattarella. Mais du côté de l’extrême droite, on préfère repartir en campagne.

Le record. 90 jours de crise politique : depuis les élections du 5 mars, l’Italie vit au rythme d’une campagne électorale qui ne s’est jamais vraiment terminée. Le prochain scrutin pourrait se tenir in juillet ou après le mois d’août.

La Marseillaise, le 31 mai 2018

Paolo Ferrero. « Il s’agit d’un affrontement de deux droites »

Paolo Ferrero. Vice-président du Parti de la gauche européenne et ex-secrétaire national de Refondation communiste, il analyse la crise italienne.

La Marseillaise. Quelle analyse faites-vous de la décision du président Mattarella ?

Paolo Ferrero. Son refus de nommer Paolo Savona au ministère de l’Économie qui conduit à la crise que nous vivons n’est pas correct sur le plan constitutionnel. Pour Mattarella, il y aurait une obligation à se situer dans le cadre strict de l’Union européenne. Avec ces critères, moi-même je n’aurais jamais été ministre. Cette décision ouvre une crise qui n’est pas seulement politique. La bourse italienne a perdu 80 milliards de capitalisation en très peu de temps. Le spread, l’écart entre les taux allemand et italien à dix ans, s’est accru. L’intransigeance de Mattarella repose sur une idée folle : mieux vaudrait un gouvernement de droite incluant la Ligue du Nord qu’un gouvernement d’union Ligue du Nord-Mouvement 5 étoiles. De l’autre côté, Matteo Salvini, le leader de la Ligue du Nord, a maintenu le nom de Savona par calcul. Il espère profiter de cette crise pour passer des 17% réunis lors des dernières élections à environ 25% des voix de façon à asseoir sa domination sur la coalition de droite. C’est lui le véritable gagnant de l’opération. Le Mouvement 5 étoiles en revanche est en difficulté. Son alliance avec l’extrême droite a déplu à une partie de ses membres mais surtout à la partie la plus démocrate de son électorat.

La Marseillaise. D’un point de vue idéologique, comment qualifieriez-vous le clivage entre le président Mattarella et ceux qu’il a empêché de constituer un gouvernement ?

Paolo Ferrero. Il y a un affrontement entre deux droites. D’une part la droite technocratique qui veut soumettre l’Italie à l’ordo-libéralisme, aux marchés et aux injonctions de l’Union européenne. Et de l’autre, une droite populiste, raciste, xénophobe. Ni l’une ni l’autre ne sont respectueuses de la Constitution et si elles sont différentes, l’une n’est pas préférable à l’autre.

La Marseillaise. Dans ces conditions, comment faire émerger une alternative progressiste ?

Paolo Ferrero. C’est la grande question qui nous est posée et le problème auquel nous sommes confrontés depuis 10 ans. Je pense que lorsque nous sommes allés au gouvernement nous avons brûlé notre crédibilité publique et le rôle qui nous revient a été endossé par le Mouvement 5 étoiles. Notre espace électoral s’est réduit de ce fait. Massimo D’Alema et son parti Libres et égaux (social-démocrate) parlent de front démocratique, de coalition antifasciste avec le Parti démocrate mais cela ne fait pas un projet politique. Avec la crise actuelle et le choix d’une alliance avec l’extrême droite, je crois qu’une part des électeurs du Mouvement 5 étoiles -mais une part seulement- va retrouver sa liberté de vote et renforcer la gauche radicale. Auparavant, nous étions confrontés au vote utile malgré la sympathie que pouvaient inspirer nos propositions. La coalition électorale intitulée Pouvoir au peuple à laquelle nous participons doit, pour apparaître comme une alternative, se mettre en synergie avec la société et offrir un cadre souple, propice à la participation populaire. Nous sommes attentifs à ce qui se passe en France avec un mouvement social fort qui se fait entendre, c’est un élément important pour l’émergence d’une alternative collective.

Propos recueillis par Léo Purguette (La Marseillaise, le 31 mai 2018)

L’Italie prise en otage

L’aveuglement et l’autoritarisme des dirigeants de l’Union européenne plongent un peu plus l’Italie dans la crise et avec elle l’Europe. Et de la dictature des marchés, à la dictature tout court, il n’y a qu’un pas.

Car déposséder un peuple de ses choix -fussent-ils terribles- ne peut accoucher que du pire.

La Commission européenne par ses injonctions et son interventionnisme dans les affaires d’un pays, démontre une fois de plus que la démocratie n’est pas son affaire. Les dirigeants italiens qui épousent et accompagnent cette logique de tout mesurer à l’aune des marchés portent aussi une très lourde responsabilité.

Les actuels dirigeants de l’Europe qui écrasent et humilient les citoyens à coups des cures d’austérité depuis des décennies, sont comptables de l’ascension des populistes et singulièrement de l’extrême droite.

L’Europe de l’austérité est la principale responsable de cette renaissance des démagogues de tous poils qui, au passage, n’ont que faire du peuple et de ses aspirations à vivre dignement.

Le pire se prépare en Italie car la droite et l’extrême droite ont bien saisi tout l’intérêt des prochaines élections. Et il n’est pas sûr que les marchés s’en émeuvent longtemps. Droite et extrême droite ont toujours bien cousiné avec les forces de l’argent.

La crise italienne est symptomatique d’une crise de la démocratie en Europe.

Responsabilité historique

Doit-on en rester au constat et se contenter d’analyser le désastre ? A un an des élections européennes, il est grand temps que les progressistes et les forces de gauche relèvent le gant et fassent preuve de responsabilité. En Italie et en France ; dans toute l’Europe. Cette responsabilité est historique.

La poussée populiste et extrémiste n’est pas fatale si ceux qui ont à cœur de promouvoir un projet humaniste et de progrès social décident d’unir leurs forces.

Françoise Verna (La Marseillaise, le 31 mai 2018)

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