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Turquie. Selahattin Demirtaş : « Nous sommes un obstacle majeur pour Erdogan »

Avec le référendum qui s’est tenu en avril 2017, préparant les bases du passage d’un système parlementaire vers un système présidentiel, le président turc islamo-conservateur Recep Tayyip Erdogan (AKP) emmène la Turquie vers des élections anticipées le 24 juin. Les Turcs de France ont jusqu’au 19 juin pour participer au scrutin. Ce processus électoral a été vertement critiqué en Turquie et sur la scène internationale pour les conditions dans lesquelles il se tient. En premier lieu : le régime de l’état d’urgence. Selon les rapports publiés périodiquement par les organisations de défense des droits de l’homme, Erdogan, tournant en sa faveur la tentative de coup d’État militaire perpétrée en juillet 2017, a commencé à s'attaquer à de nombreux opposants présents dans le pays, plus particulièrement aux partis politiques et organisations proches des kurdes.

Tandis que les candidats aux élections présidentielles Erdogan, Muharrem Ince (CHP, kémaliste), et Merak Aksener (IYI, droite) ont commencé leurs campagnes électorales depuis longtemps, le candidat du parti progressiste HDP Selahattin Demirtas tente de mener la sienne depuis sa prison. Il est en effet incarcéré depuis le 4 novembre 2016. Nous avons pu entrer en contact avec lui par l’intermédiaire de ses avocats.

La Marseillaise. Vous êtes détenu en tant qu’ancien coprésident du HDP. À quoi attribuez-vous votre arrestation ?

Selahattin Demirtas. Je ne suis pas seul. Onze de mes collègues députés et des milliers de membres de notre parti sont en détention. Il s’agit d’une opération politique. Les accusations contre beaucoup d’entre nous ne se réfèrent qu’à nos déclarations dans presse et à nos discours dans les meetings. En Turquie, il n’est malheureusement pas possible de parler d’un système judiciaire libre et indépendant. Que je sois candidat et en prison est une situation honteuse pour la Turquie et le gouvernement de l’AKP.

La Marseillaise. Est-ce parce que le HDP représente une menace politique pour Erdogan ?

Selahattin Demirtas. Oui, je n’ai aucun doute à ce sujet. Les bons résultats que nous avons obtenus lors des élections du 7 juin et du 1er novembre 2015 ont constitué un obstacle majeur aux projets d’Erdogan et de son gouvernement. Nous considérant comme leurs plus grands concurrents, ils ont intensifié les pressions et les attaques contre notre parti. Ce processus les a amenés à arrêter des milliers de nos membres et à s’emparer de nos municipalités en les plaçant sous tutelle.

La Marseillaise. À quoi attribuez-vous les élections anticipées ?

Selahattin Demirtas. Tout le monde en Turquie s’y attendait. Le gouvernement AKP en est arrivé au stade de ne plus pouvoir diriger le pays. Les indicateurs relatifs au taux de change, à l’inflation, au chômage et au déficit du compte courant montrent qu’une crise économique sérieuse approche. L’AKP se trouve aussi dans une impasse en matière de politique étrangère. Dans ce contexte, le parti voit s’éroder progressivement les soutiens dont il dispose. À travers ces élections l’AKP a pour stratégie de conforter son pouvoir.

La Marseillaise. Votre analyse d’une élection sous le régime de l’état d’urgence ?

Selahattin Demirtas. Les conditions de l’élection ne sont nullement justes et égales. Mais quel que soit le résultat, nous continuerons notre lutte démocratique par des voies politiques. Notre parti est la seule alternative démocratique en Turquie. Nous avons des candidats députés de toutes origines ethniques et confessionnelles, dont l’existence même a été ignorée pendant de nombreuses années, comme les Arméniens, les Kurdes, les Assyriens, les Arabes, et qui mènent ensemble une lutte pour la démocratie sous la bannière du HDP. Notre campagne est faite par des millions de mes jeunes amis.

La Marseillaise. Comment évaluez-vous l’attitude de l’Europe envers la Turquie ?

Selahattin Demirtas. Le sujet des réfugiés et demandeurs d’asile en Europe est appréhendé comme étant seulement un problème de sécurité et d’économie. Sur cette base, l’accord sur les réfugiés avec la Turquie conduit à ignorer les valeurs européennes. Ainsi, nous voyons que l’Europe ferme les yeux devant les violations des droits de l’Homme qui ont lieu en Turquie. Cette attitude a encouragé et continue d’encourager le gouvernement AKP et Erdogan. Si l’Europe avait été plus ferme, cela n’aurait peut-être pas modifié le cours des choses en Turquie, mais cela aurait pu donner du souffle à l’opposition démocratique, qu’on essaye de réprimer.

La Marseillaise. Avez-vous un message à transmettre à l’Europe ?

Selahattin Demirtas. Les partis politiques européens mais aussi suisses, en particulier les organisations non gouvernementales mais aussi l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) - devraient envoyer des observateurs pendant la durée des élections et le jour du scrutin.

La Marseillaise. Quelles attentes avez-vous envers vos électeurs en Europe et en Suisse ?

Selahattin Demirtas. Je transmets à tout le monde mon affection et mes salutations et je leur demande d’absolument soutenir la démocratie en se rendant aux urnes et en votant.

Propos recueillis par Umut Akar et Serkan Demirel (La Marseillaise, le 15 juin 2018)

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