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Francis Wurtz. « Face à la désintégration, la clé est la politisation des citoyens »

Aujourd’hui et demain se déroule un conseil ministériel franco-allemand pour préparer des propositions communes de réforme de l’Europe et surmonter les divergences restantes. L’analyse de Francis Wurtz, député européen communiste honoraire.

Francis Wurtz est le seul député européen français à avoir été élu en 1979 et avoir ensuite siégé sans interruption jusqu’en 2009. Communiste, il a été président de la gauche unitaire européenne.

La Marseillaise. Quelle est votre analyse de la situation dans laquelle se trouve aujourd’hui l’Europe ?

Francis Wurtz. L’Union européenne est dans une situation qu’elle n’a jamais connue et qu’elle n’a jamais imaginé connaître. En l’espace de deux ans, il y a eu le brexit, des régimes ultra réactionnaires, xénophobes et anti UE qui se sont installés en Hongrie et en Pologne, la droite extrême et l’extrême droite se sont unies en Autriche, l’extrême droite allemande, l’AfD, est entrée en masse au Bundestag... Et maintenant, l’Italie. Qu’un pays fondateur de l’UE, avec un peuple particulièrement europhile place ainsi à sa tête un parti quasi fasciste -la Ligue- allié à une force difficilement définissable, est extrêmement grave. Nous sommes donc dans une situation qui pourrait entraîner la désintégration de UE actuelle, mais aussi de toute idée de solidarité avec les peuples.

La Marseillaise. Pourquoi ?

Francis Wurtz. Aujourd’hui, ce problème existentiel de l’UE se focalise sur la question des migrants. Mais c’est un exutoire, une instrumentalisation par des forces xénophobes d’un malaise beaucoup plus ancien que le problème d’afflux massif de migrants en 2015. Il y a eu un décrochage progressif des peuples vis-à-vis du modèle européen actuel qui est très antérieur à la question des migrations. Il y a tout d’abord des raisons sociales. En Italie, 33% des jeunes de moins de 25 ans sont au chômage. Ils se sentent abandonnés par leur pouvoir et ont lâché tous les partis représentatifs. Mais ils se sentent aussi lâchés par l’Europe, y compris sur la question de l’accueil des migrants. Il y a également la question démocratique. La morgue des dirigeants européens, la concentration du pouvoir dans les mains de personnages qui n’ont aucun respect des personnes… Tout cela, accumulé sans aucune perspective de changement, a conduit à cette énorme récupération d’un malaise légitime par des démagogues.

La Marseillaise. Quelle analyse faites-vous de la manière dont l’Europe réagit à la guerre commerciale menée par Trump ?

Francis Wurtz. Elle tombe de l’armoire. C’est toute une conception des relations économiques internationales qui est aujourd’hui fracassée. Ces grands dirigeants sont orphelins d’un ordre mondial qu’ils pensaient éternel. Cette situation devrait amener ces dirigeants européens à revoir en profondeur leur ambition commune. Les amener à construire une UE qui soit un acteur mondial, non pour faire une guerre économique, mais pour impulser d’autres règles de coopération, sans domination. De nombreux partenaires sont prêts à cela. J’ai beaucoup circulé dans différentes régions du monde et cette question est toujours venue : pourquoi l’UE épouse-t-elle les mêmes règles que les USA ?

La Marseillaise. Mais que fait-elle ?

Francis Wurtz. L’Europe est profondément désunie, les divergences d’intérêt l’emportent sur la cohésion. Sortir de cette crise et éviter la désintégration ne pourra se faire qu’au prix d’une remise en cause fondamentale de la conception même de cette construction européenne. Aussi, quand j’entends Macron parler de refondation de l’Europe alors qu’il est à l’image même de ce qu’il ne faut pas faire, il y a abus de langage.

La Marseillaise. Le couple franco-allemand a-t-il encore un sens ?

Francis Wurtz. Je n’utilise pas cette expression. Pour moi, c’est un mythe complètement dépassé, une notion fourre-tout où se trouve le meilleur et le pire. Dans le meilleur, il y a l’amitié franco-allemande. Le pire, ce sont les dirigeants français. C’est particulièrement vrai pour Sarkozy et Hollande qui se sont cachés derrière ce mythe pour jouer dans la cour des grands. Mais ils ne faisaient que suivre les injonctions de l’Allemagne. Macron est dans une situation différente car les dirigeants allemands sont dans une situation difficile sur le plan politique. Il espère pouvoir grignoter un peu d’influence dans ce fameux couple. Mais ce n’est que pour faire la même politique. Si on veut une Europe qui ne connaisse pas de domination, mais des rapports d’égal à égal, l’idée de couple franco-allemand qui ferait la loi, ne me paraît pas pertinente.

La Marseillaise. A quelle échelle doit se jouer la refondation ?

Francis Wurtz. Je ne l’attends pas des dirigeants européens mais de la part de la société, des mouvements qui prennent des initiatives, qui font grandir certaines exigences. Prenons l’exemple de la taxation sur les transactions financières. On nous disait que c’était impossible ! Puis il y a eu la crise financière, la montée des exigences de la part des populations de juguler le capitalisme sauvage. Même Sarkozy s’était travesti en anti-libéral affirmant être pour une taxation des transactions financières. La Commission a rédigé en 2011 un projet impeccable. Ce qui n’était pas possible l’est devenu. Sur pression de l’opinion. La clé c’est la politisation des citoyens, l’implication, la convergence des actions. Cela ne se fait pas en un jour. Mais le mouvement social réserve parfois des surprises, se cristallise là où on ne l’attendait pas.

Entretien réalisé par Angélique Schaller (La Marseillaise, le 18 juin 2018)

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