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Médicament.Le business pharmaceutique menace le système de santé

Le gouvernement vient de dérouler un tapis rouge devant l’industrie pharmaceutique. Au détriment de l’accès de tous aux traitements et de la survie du système de solidaire de santé.

Entre l’intérêt de l’industrie pharmaceutique et celui des patients, le gouvernement a tranché en faveur du premier. A l’occasion du conseil stratégique qui s’est déroulé hier, Édouard Philippe a annoncé les mesures demandées par les laboratoires. Les discours de ses derniers sur les obstacles bureaucratiques et financiers à l’innovation ont été entendus. Les parcours seront facilités et l’enveloppe qui leur est consacrée dans les budgets de la sécu va augmenter de 3% par an minimum durant les trois prochaines années.

Le gouvernement est resté sourd aux alertes des associations. « L’inflation continue des prix des nouveaux traitements est une menace pour la pérennité de notre système de santé solidaire », synthétise Marc Paris, porte-parole de France Assos Santé qui représente les patients.

40.000 euros par an pour le « Glivec » (cancer), 41.000 euros la cure de trois mois de « Solvaldi » (hépatite C) pour le « Kadcyla »… illustre par exemple l’UFC que Choisir. Ces associations sont claires : pas question de brider l’innovation, il s’agit juste de réclamer davantage de transparence et de maîtrise des prix. D’autant que deux nouveaux traitements contre le cancer diffusés à un prix de 475.000 et 373.000 dollars par patient arrivent sur le marché européen.

« Le prix que le marché accepte de payer »

Car l’aventure du prix du médicament commence aux États-Unis. L’industrie commence la distribution dans ce grand marché solvable lui assurant des prix très hauts. Elle vient ensuite attaquer l’Europe via la France et l’Allemagne, les deux principaux marchés d’une Europe qui ne s’est absolument pas organisée pour négocier collectivement. Un ancien cadre de l’industrie pharmaceutique, Robert Dahan avait très clairement énoncé la philosophie à l’oeuvre dans une tribune publiée dans Les Echos en novembre 2015 : « le prix d’un médicament innovant, c’est simplement celui que le marché accepte de payer (…) celui que le marché américain accepte de payer ».

Opacité des coûts

Sauf que, dans l’hexagone, les prix pratiqués sont validés par les pouvoirs publics. Si le système fonctionne pour les médicaments dits courants, il est dépassé par l’arrivée de traitements innovants. Pour justifier les prix demandés, l’industrie pharmaceutique met en avant les coûts de production et de recherche. Sauf que ceux-ci sont complètement « opaques » dénoncent les associations.

La Ligue contre le cancer a pisté les annonces publiques du laboratoire Novartis sur les coûts de production du « Kymriah ». Ils varient de 200.000 dollars (coût officiel) à 20.000 dollars (un chercheur ayant développé le traitement interrogé par le New-York Times) et 150.000 dollars (le directeur administratif). « Les coûts de production semblent surestimés et ne peuvent être acceptés comme tels, même s’il est difficile d’en établir une estimation précise en raison d’un manque de transparence » conclut l’ONG.

Même flou concernant la recherche. « Les chiffres annoncés ne distinguent absolument pas ce qui relève de la recherche fondamentale qui est la plus coûteuse mais pris en charge par la recherche publique » dénonce Yann Mazens, de France Assos Santé représentant les patients. Et d’ajouter : « le laboratoire déroule le même credo sur la nécessité de travailler sur 10.000 molécules pour trouver la bonne. Mais dans la réalité, ce n’est plus vrai. les recherches se font dans des start-up qui sont ensuite rachetées par les laboratoires quand elles ont des molécules intéressantes ».

Outre les dangers que ces tarifs délirants font peser sur la sécu, ils remettent en cause l’accès aux soins de tous. En 2014, l’accès au traitement de l’hépatite C a été restreint à cause de son coût.

Angélique Schaller (La Marseillaise, le 11 juillet 2018)

500 milliards de dollars. Les dépenses pharmaceutiques des Américains. Elles représentent la moitié du marché mondial du médicament.
34 milliards d’euros. Les dépenses de médicaments en France en 2016. 70% sont pris en charge par la Sécurité sociale, le reste par les mutuelles, les assurances ou les ménages.
175.968 euros. Le coût annuel de traitement d’un cancer en 2016. En 1996, il était de 15.877 euros.
475.000 dollars. Le coût annuel d’un nouveau traitement contre le cancer, approuvé aux États- Unis et en passe d’arriver en Europe.

Le scandaleux argument des labos sur les « coûts évitables »

Les laboratoires justifient les prix extravagants des médicaments par les économies qu'ils permettraient de réaliser en terme d’hospitalisation et de prise en charge des patients. Ou comment spéculer sur l’espoir.

Les médicaments innovants permettent parfois de prolonger la vie des patients, d’éviter les effets indésirables voire de guérir complètement. Ils sont donc porteurs de beaucoup d’espoir pour les malades et leurs familles. Un espoir sur lequel les industriels ont décidé de prospérer en utilisant l’argument du « coût évitable » pour justifier leur prix. Ils mettent ainsi en avant que leur nouveau traitement va permettre d’éviter des frais d’hospitalisation, de prise en charge…

Ce sont ces arguments qui ont justifié les coûts très élevés (475.000 et 373.000 dollars) des nouveaux traitements contre le cancer approuvés aux États-Unis, « Kymriah » de Novartis et « Yescarta » de Kite Pharma/ Gilead Science. Ces médicaments « semblent donner des résultats remarquables et porteurs d’espoirs », reconnaît la Ligue contre le cancer. Le premier permettrait de guérir 82% des enfants et jeunes adultes vivant avec une forme spécifique de leucémie et le second permettrait une rémission complète de 51% de certains lymphomes. Que la performance justifie des prix extravagants est cependant qualifié de « hautement contestable », par l’association mais aussi par l’Organisation Mondiale de la Santé. « S’il était généralisé, ce modèle pourrait se traduire par une forte augmentation de prix de nombreux produits de santé, à l’image des vaccins », explique La Ligue. En France, pour développer ce type d’arguments, les laboratoires fournissent une étude de coût-efficacité ainsi qu’une étude d’impact budgétaire à la Commission évaluation économique et de santé publique. Cette CEESP doit notamment émettre un avis particulier sur « les médicaments susceptibles d’avoir un impact significatif sur les dépenses de l’assurance maladie ».

Angélique Schaller (La Marseillaise, le 11 juillet 2018)

L’injuste prix

Les bénéfices de l’industrie pharmaceutique sont parmi les plus élevés : 200 milliards d’euros de revenus en 2015, et plus de 47 milliards de bénéfices, selon le journal La Tribune. Des marges réalisées en pratiquant des prix délirants qui mettent en péril le système public de santé et la notion d’accès aux soins pour tous.

Depuis longtemps, médecins et associations tirent la sonnette d’alarme sur les conséquences de cette course aux profits menée au nom de l’innovation et sur le dos de la collectivité. Ils comptaient sur l’État pour mettre de l’ordre et stopper net l’orientation spéculative des majors du secteur. Mais la création d’un pôle public du médicament n’est pas dans la musette des ultra-libéraux qui manœuvrent à l’Elysée et à Matignon ! Alors que la raison et l’intérêt général commandent de mettre le holà à ce scandale, ils font le choix d’accompagner cette dérive.

Françoise Verna (La Marseillaise, le 11 juillet 2018)

Les laboratoires prêts à bazarder la sécurité au nom du proit

Raccourcir les délais de contrôle : l’obsession de l’industrie pharmaceutique. Permettre aux patients d’accéder plus rapidement à l’innovation : tel est le credo de l’industrie pharmaceutique et du gouvernement. A priori, le même que celui des associations de patients. « En surface, car quand on creuse, il y a de vraies divergences », relativise Yann Mazens, chargé de mission à France Assos Santé.

Derrière figure « l’accès précoce aux médicaments ». Les associations de patients y sont favorables, « mais seulement pour certains types de pathologies et certains profils de malades qui n’ont pas d’alternative thérapeutique », précise Yann Mazens. Et d’insister : « on a intérêt à garder un système d’évaluation qui soit cadré et même sévère ». Pour les laboratoires, l'argument de l'accès rapide aux traitements permet de remettre en cause les contrôles. Ils sont même clairement favorables à une évaluation « en vie réelle ». Dans ce secteur très juteux où la concurrence est forte, la mise rapide sur le marché est cruciale. Quitte à s'assoir sur la sécurité des patients.

Angélique Schaller (La Marseillaise, le 11 juillet 2018)

Yann Mazens. « Il faut soutenir l’innovation mais sur des bases claires »

Yann Mazens est chargé de mission à France Assos Santé, fédération de 78 associations portant la voix des usagers.

La Marseillaise. Vous plaidez pour une « vraie innovation ». Qu’est-ce que cela veut dire ?

Yann Mazens. L’innovation est un mot fourre-tout. En tant que représentant des patients, nous soutenons le progrès médical qu’apporte un médicament. C’est très différent de ce qu’en disent les laboratoires pour qui l’innovation n’est qu’un médicament nouveau. Parfois, seule son administration évolue.

La Marseillaise. Pourquoi dites-vous que cela manque de transparence ?

Yann Mazens. On a besoin d’innovation, notamment dans beaucoup de maladies rares où il n’existe même pas de traitement. Il faut donc la soutenir mais sur des bases claires, en sachant de quoi on parle. Les négociations sont tellement opaques que l’on n’est pas en mesure de savoir quel est l’investissement réel qui est pris en compte dans la fixation du prix. Résultat, on mélange l’aide à l’innovation au soutien, par exemple, au laboratoire américain Gilead qui rachète 10 mil- liards une start-up pionnière des thérapies géniques contre le cancer et qui voit sa cotation en bourse exploser.

La Marseillaise. Les laboratoires et le gouvernement trouvent que les délais de mise sur le marché sont trop longs. Et vous ?

Yann Mazens. C’est vrai mais pourquoi ? Ce n’est pas l’évaluation qui est en cause et qui serait trop bureaucratique comme ils le prétendent. C’est parce que trop de médicaments arrivent avec des avis très flous sur le service médical rendu. Dès lors, les négociations sur les prix s’éternisent. De plus, le comité qui s’en occupe a peu de moyens : une vingtaine de personnes pour tout négocier. Dans les pays voisins, les équipes sont plus étoffées.

Propos recueillis par Angélique Schaller (La Marseillaise, le 11 juillet 2018)

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