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« L’Aquarius » à quai, avant de repartir sauver des vies

En à peine deux ans d’existence, l’ONG SOS-Méditerranée née à Marseille a acquis une solide expérience et un professionnalisme relativement hors du commun. Depuis la première mission de l’Aquarius en février 2016, SOS Méditerranée a ainsi sauvé quelque 29.000 vies en Méditerranée centrale. Une action salutaire rendue possible grâce à ce que l’association nomme la « mobilisation citoyenne » et qui n’a jamais faibli. Elle est indéniablement à mettre à l’actif des nombreux bénévoles qui oeuvrent pour faire fonctionner l’association et faire vivre son triptyque « Sauver, protéger, témoigner ».

« Par moments, on se demande ce que l’on fait là. Ce n’est pas ici qu’on sauve des vies », lâche Clément, 26 ans, marin sur l’Aquarius. Le navire de SOS Méditerranée est en effet à quai dans le port de Marseille depuis le 29 juin, Malte ayant refusé de le laisser accoster pour une escale technique. « Alors, on en profite pour améliorer les choses au maximum avec des nouveaux équipements. On installe tout ce à quoi on avait pensé et qu’on n’avait pas eu le temps de faire », poursuit le jeune homme la voix quelque peu couverte par des bruits de perceuses et au milieu de gens qui s’activent, outils à la main.

« Panique à apaiser »

En ce lundi matin, une certaine effervescence règne ainsi sur l'Aquarius, d’autant qu’une dizaine de bénévoles de SOS Méditerranée a profité de son escale dans la cité phocéenne pour venir le découvrir.

Clément se fait volontiers leur guide. Au fur et à mesure que le petit groupe chemine sur le navire, celui-ci explique la manière dont se déroulent les opérations. La technique de sauvetage consistant à faire arriver en même temps deux canots -le troisième étant réservé aux situations critiques - à proximité de l’embarcation en détresse. « Nous y allons uniquement avec des gilets de sauvetage, qui sont l’équipement que nous utilisons le plus », indique le marin.

« Nous savons d’expérience que, lorsque nous approchons, nous créons une panique, qu’il faut donc calmer », poursuit-il. Pour ce faire, l’équipage procède à un rituel bien rôdé : « Sur l’un des bateaux, qui s’avance un peu plus que le second, se trouve le médiateur culturel. Debout sur une plate-forme, les autres étant un peu en retrait, il s’adresse aux naufragés. » Une étape cruciale dans la mesure où, souligne Clément, « la clé du sauvetage » réside dans « la capacité à apaiser les gens ». Une fois que c’est le cas, peut commencer la distribution des gilets de sauvetage et les allers-retours vers l’Aquarius. « Ce qui, en moyenne, quand tout se passe bien, dure une heure et demie. Mais parfois beaucoup plus. »

Au moment où les rescapés parviennent à bord, s’ensuit « un premier triage » effectué par Médecins sans frontières (MSF). Les hommes sont dirigés d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Des kits, comprenant vêtements, serviette, couverture, leur sont distribués. « Ils contiennent aussi un peu d’eau et de nourriture mais, en général, une fois sur le bateau, les personnes commen- cent par dormir beaucoup », précise Clément.

Plus de quinze nationalités

L’Aquarius dispose en outre d’une salle nommée « clinique » destinée aux consultations et aux accouchements. On y trouve des lits « pour les gens qui ont vraiment besoin de se reposer et ceux qui sont sous perfusion ».

« La blessure la plus courante, commente le marin, est la brûlure au fuel [les naufragés ont fréquemment stagné dans un mélange d’eau et d’essence extrêmement abrasif, ndlr]. Il y a parfois des bras et des jambes cassés. Plus rarement, certaines personnes sont blessées par balles. On les garde sous surveillance, mais on ne pratique pas de chirurgie. »

Au gré des nombreuses coursives de ce bateau de quelque 80 mètres de long, les bénévoles font notamment connaissance d’Amoin, sage-femme ivoirienne de MSF. En train de faire son inventaire, elle soulève le couvercle de grandes malles en bois où sont rangés biberons et vêtements par taille. Elle reçoit en consultation toutes les femmes et tous les enfants recueillis sur le navire.

Un grand sourire sur le visage, et non sans fierté, elle déclare avoir réalisé le sixième accouchement de l’Aquarius. « Un accouchement, c’est une joie. Pendant des heures on ignore comment ça va se passer. Mais quand on entend le bébé crier, que la mère sourit et dit merci… tu oublies toute ta fatigue. »

Interrogé sur le nombre de nationalités à bord, Clément avance le chiffre d’une quinzaine, « au moins ». Ajoutant que « tout se passe très bien entre les différentes équipes ». Car « vivre un sauvetage, ça resserre les liens ».

Agnès Masseï (La Marseillaise, le 24 juillet 2018)

« Nous essayons de ne pas fermer les yeux et d’agir »

Charles Berling et Pascale Boeglin-Rodier, co-directeurs du Liberté et de Châteauvallon, scène nationale de Toulon, étaient la semaine dernière sur « l’Aquarius ».

La Marseillaise. Pourquoi cette visite ?

Charles Berling. Pour comprendre la situation dans laquelle se trouve l’équipage ; pour se rendre compte concrètement des conditions de navigation, de sauvetage ; pour voir de près ce qu’il se passe.

Pascale Boeglin-Rodier. Et, naturellement, pour continuer à apporter notre soutien [le Liberté a accueilli cet hiver une Nuit de la lecture au profit de SOS Méditerranée, ndlr]. L’objet de la visite était de réfléchir ensemble sur la manière d’aider l’association et sur les moyens de faire bouger les choses, car pour l’instant nous n’avons pas la solution.

La Marseillaise. Qu’en retenez-vous ?

Charles Berling. Ce qui est frappant, c’est que ces jeunes gens sont bien organisés et essaient de faire en sorte d’être le plus efficace et le plus humain possible dans des situations extrêmement dramatiques. Ils ont développé une certaine expérience du sauvetage. Ça se sent.

Pascale Boeglin-Rodier. Tout est à peu près au point, ils ont amélioré des techniques, le matériel, le personnel humain est là. Et ils sont bloqués à quai. Pendant ce temps, en quatre semaines, quelque 600 migrants sont morts en Méditerranée.

La Marseillaise. Vous dénoncez cette entrave de l’action des ONG ?

Charles Berling. Bien sûr. C’est bouleversant, terrible. C’est le fruit de non-décisions européennes, et l’Europe se montre sous un jour trop divisé. Les décisions politiques tardent à venir parce qu’elles sont prises par des gens qui ne voient pas la réalité de près. Or, les ONG sont en contact direct avec cette misère. A Toulon, nous avons forcément des contacts avec la Marine nationale, et tout marin a le devoir absolu de ne pas laisser quelqu’un mourir en mer. Évidemment la situation politique est complexe, mais c’est d’abord une tragédie humaine. Il faut la traiter comme telle.

Pascale Boeglin-Rodier. Ce qui se passe au niveau des ports est scandaleux. On se cache derrière une décision politique européenne qui ne vient pas, mais le droit maritime international impose à un pays, quel qu’il soit et qui dispose d’un port, d’accueillir des personnes en danger. Ces éléments législatifs ne sont pas appliqués. Un jour, il faudra rendre compte de ce qu’on n’a pas fait.

La Marseillaise. L’engagement des intellectuels est-il important selon vous ?

Charles Berling. On ne peut pas participer à la pensée, à la construction culturelle de l’Europe et ignorer ces faits-là. On doit absolument rester conscients des grandes orientations politiques d’un continent comme l’Europe. Nous nous sentons totalement concernés. Je vous assure que lorsque vous vivez des soirs comme ce 20 janvier [la Nuit de la lecture au Liberté, ndlr], au contact de ces migrants, de SOS Méditerranée, que vous entendez ces jeunes gens s’exprimer sur les horreurs qu’ils ont vécues, alors qu’ils ont parfois à peine seize ans, qu’ils le disent dans un français impeccable, vous comprenez alors qu’ils sont reliés à nous par une culture, par un langage. En les rencontrant, on prend conscience à quel point ils sont proches de nous et à quel point nous sommes proches d’eux. C’est une question d’universalisme. A l’heure de la victoire de la France [lors de la Coupe du monde de foot, ndlr] avec une équipe composée de Français issus de la diversité, certains ont été atterrés d’entendre que l’équipe croate de sang pur allait mettre en pièces une équipe française trop bigarrée, trop colorée. On sent en Europe un extrémisme malsain, nauséabond, qu’on a déjà vu à l’œuvre. Nous essayons de ne pas fermer les yeux, de ne pas nous voiler la face, et d’agir quand on le peut.

Pascale Boeglin-Rodier. Nous ne pouvons pas, d’une part, dans nos salles, présenter des pièces de théâtre qui interrogent le monde, passé et présent, en faire part au public, et d’autre part fermer les yeux sur ce qu’il se passe autour de nous. Ce serait totalement incohérent.

Agnès Masseï (La Marseillaise, le 24 juillet 2018)

L’action de SOS Méditerranée met en lumière « l’insuffisance de la réponse institutionnelle »

L’ONG ne cesse de rappeler qu’elle n’entend pas « se substituer » aux États en matière de sauvetage. Or, leur inaction la contraint à poursuivre ses opérations. Face à la tragédie qui se joue en Méditerranée et malgré un contexte politique tendu, « l’Aquarius » devrait reprendre la mer début août.

Je crois que notre rêve à tous serait que nous devenions inutiles. » Francis Vallat, président de SOS Méditerranée, résume ainsi la volonté de l’association, martelée depuis sa création, de « ne pas se substituer aux États ». États qu’elle ne cesse d’appeler à prendre leurs responsabilités.

Il regrette ainsi vivement l’arrêt de l’opération Mare Nostrum, menée en 2014 par l’Italie. Son abandon a été synonyme d’une augmentation du nombre de morts en Méditerranée. Depuis, rien n’a été mis en oeuvre et la revendication de SOS Méditerranée d’élaborer un modèle de sauvetage européen est restée lettre morte. « Nous sommes là uniquement du fait de l’insuffisance de la réponse institutionnelle », insiste Francis Vallat.

Or, alors qu’elles font oeuvre utile, secourant des dizaines de milliers de personnes promises à une mort certaine sans leur intervention, les ONG, telles que SOS Méditerranée sont actuellement criminalisées. Accusées de faire le jeu des trafiquants de migrants, voire de s’acoquiner avec eux.

A l’heure où l’association publie son rapport d’activité 2017, elle relève que l’année écoulée a été singulière à bien des égards. Outre les « défis » et évolutions inhérents à la montée en puissance de l’organisation, celle-ci a été confrontée à des « raidissements », comme les qualifie Francis Vallat. Il évoque notamment la situation politique italienne marquée par une montée de l’extrémisme, des mesures telles que le « code de conduite » imposé aux ONG, la tentative, avortée, d’un groupe d’identitaires de bloquer l’Aquarius ou la légitimation des gardes-côtes libyens.

En dépit de ce contexte, l’Aquarius re- prendra bientôt la mer, vraisemblablement début août. « On ne sait pas comment cela va se passer, mais on va y aller. Avec des lignes rouges à ne pas franchir : pas question de ramener des gens en Libye et de mettre en péril la sécurité de notre bateau », souligne Francis Vallat.

Agnès Masseï (La Marseillaise, le 24 juillet 2018)

Repères

15.078. C’est le nombre de personnes, de 40 nationalités différentes, secourues par l’Aquarius en 2017. Une augmentation de 34% par rapport à 2016.

3.139. Selon l’Organisation internationale des migrations (OIM), en 2016, 3.139 personnes ont trouvé la mort en Méditerranée, dont 2853 en Méditerranée centrale.

600. Au cours de ces quatre dernières semaines, plus de 600 migrants seraient morts en Méditerranée, selon des chiffres du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et l’Organisation internationale pour les migrations (OIM).

250. SOS Méditerranée peut compter sur le soutien de 250 bénévoles actifs répartis dans dix antennes en France.

75%. C’est le pourcentage des fonds recueillis auprès des citoyens. Le financement de l’association a été assuré en 2016 par 20.500 donateurs particuliers (3.300 réguliers) ; 330 mécènes ou entreprises, associations et fondations ; 5 subventions publiques ; 24 versements provenant de réserves parlementaires.

La Marseillaise, le 24 juillet 2018

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