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Parcoursup. À qui profite cette débâcle organisée ?

La sélection postbac est devenue une loterie infernale qui brise le destin d’une jeunesse, la moins favorisée. Une aubaine pour l’enseignement supérieur privé en embuscade.

C’est un fiasco qui selon les chiffres officiels actualisés jeudi, fait encore 66.402 victimes, autant de jeunes gens, angoissés, désespérés, pris au piège des algorithmes et qui au cœur de l’été, marinent dans l’angoisse et l’attente que Parcoursup leur accorde une place à l’université.

Il n’y a que la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal, pour se réjouir de cette nouvelle plateforme postbac qui, de fait, consacre l’ultra sélection à l’américaine. « Ils sont 593.000 à avoir eu un oui définitif et 80% à l’avoir accepté. On a donc 20% de jeunes qui ont d’autres choix et qui attendent pour voir », veut-elle croire. Quinze mois après son élection, Emmanuel Macron, déjà taxé de « président des riches » fabrique de l’inégalité à tours de bras, en ciblant la jeunesse sur une réforme qui était pourtant censée réduire leurs difficultés.

L’élitisme ou l’art de passer la jeunesse au tri sélectif

La réalité, ce sont des garçons et des filles qui bien que lauréat du baccalauréat, perdent espoir. La sélection, c’est aussi celle par l’épuisement. Certains perdent pieds. « J’ai peur, je ne sais pas si je serai finalement acceptée », tremble Doriane. Comment trouver un hébergement au dernier moment quand on ne sait pas si on va être pris à Aix, Marseille ou Montpellier ? Certains ont déjà perdu espoir. La déscolarisation comme solution pour trouver au plus vite un boulot. « Pour ne pas rester sur le carreau, j’envisage l’alternance », songe Ayman.

La réalité du système vanté par Emmanuel Macron, c’est l’opacité d’une sélection qui repose sur le secret d’algorithmes élaborés dans l’anonymat d’officines et qui font le miel des formations privées. Clairement en embuscade, elles ont intégré avec une rapidité sidérante, qu’elles avaient tout à gagner de cette débandade ministérielle.

Beaucoup d’indices laissent à penser que la débâcle était organisée. Car c’est toute une jeunesse qui est poussée dans les bras du privé pour une Prépa à 7.000 euros par an ici, une formation d’ingénieur à 6.500 euros là. Déjà, fleurissent sur les murs des publicités au cynisme rare. Comme ce slogan « Ce moment où Parcoursup me dit non… » accolé au regard enjôleur de Leonardo Di Caprio, en smoking et coupe de champagne à la main.

Le Défenseur des droits a été saisi

Ces temps-ci, les établissements privés d’enseignement supérieur ont un charme fou. Ils se vendent bien auprès de parents perdus qui cèdent. A condition toutefois d’avoir le portefeuille bien garni ou un banquier prêt à croire à votre réussite en vous attachant un crédit au pied.

Ce n’est pas pour rien que des organisations étudiantes, des parents d’élèves, le syndicats d’enseignants du supérieur, celui des lycéens ou encore le Syndicat des avocats de France ont saisi le Défenseur des droits pour tirer au clair l’élaboration de cette machine infernale qu'est Parcoursup. Comment une plateforme destinée à recueillir les vœux de lycéens animés du seul désir d’accéder au supérieur a pu, par le biais d’une batterie d’algorithmes d’analyse, devenir une machine à fabriquer de la discrimination dosée d’inégalité géographique ? La « révolution de l’éducation » promise par Emmanuel Macron est bien en marche, mais c’est celle de l’élitisme triomphant et dans les faits celle de la sélection renforcée par l’argent, bref de la domination de classe. « La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture. L’organisation de l’enseignement public gratuit et laïque à tous les degrés est un de- voir de l’État », affirme le préambule de la constitution de 1946, partie intégrante du bloc de constitutionnalité. On voudrait encore y croire.

La Marseillaise, le 13 août 2018

Repères

812.050. Sur les 812.050 inscrits à Parcoursup au 9 août, 73 % sont fixés sur leur sort. 481 530 ont définitivement accepté une proposition. 110.322 ont maintenu un ou plusieurs vœux en attente.

154.000. C’est le nombre de ceux qui ont quitté Parcoursup faute d’avoir eu le baccalauréat ou qui ont préféré choisir une formation supérieure privée.

7.118. C’est le budget global en moyenne par an et par enfant consacré par une famille aux études supérieures. 10.735 euros si c’est en école de commerce, 6.870 euros si c’est un BTS.

La Marseillaise, le 13 août 2018

Stop au tri sélectif de la jeunesse !

Même les partisans de la réforme de l’Université ont tiré la sonnette d’alarme. Sans moyens nouveaux et un engagement financier de l’État « à la hauteur des enjeux », l’échec est assuré ont mis en garde 63 des 73 présidents d’universités dans une tribune parue dans Le Monde le 20 avril. Parmi eux, Yvon Berland, le président d'Aix-Marseille Université. C’est le premier impératif : pour permettre l’accueil d’une nouvelle génération de bacheliers dans l’Enseignement supérieur, la Nation doit investir. Or, entre 2008 et 2018, le nombre d’étudiants a augmenté de 20% mais le budget n’a progressé que de 10%. Créer des places et des postes d’enseignants ? Oui, c’est possible et à la portée d’un pays riche comme la France. Mais le gouvernement Macron-Philippe a fait un autre choix. Parcoursup est le résultat de cette orientation libérale : sélectionner les supposés « meilleurs » aux meilleures places et laisser la grande masse des jeunes se décourager. La bataille contre ce système de tri sélectif de la jeunesse ne fait que commencer !

Françoise Verna (La Marseillaise, le 13 août 2018)

Quand le malheur des étudiants fait le bonheur des banquiers

Recalés de Parcoursup bon nombre d’étudiants décident de se tourner vers des écoles privées. À quel prix ?

Privés de place à la rentrée, de plus en plus de bacheliers se tournent vers des établissements privés souvent très onéreux. S’ils proposent des formations équivalentes à celles de l’enseignement public celles-ci ne bénéficient pas toujours de la même reconnaissance dans le milieu professionnel.

Las, soucieux de s’assurer une place à la rentrée, ce choix permet pourtant de rassurer parents et élèves. Et les stratégies des établissements privés pour attirer les étudiants dans leurs filets sont nombreuses : publicités sur les réseaux sociaux, partenariats avec les banques, présence accrue sur les salons d’orientation… « Nous connaissons une augmentation de près de 25% de candidatures en plus par an », reconnaît la secrétaire de cette école de commerce et de management dans l’ouest de la France. Un avis discrètement partagé par le membre de la direction de cet autre établissement marseillais « quand ils déposent leurs candidatures beaucoup de jeunes évoquent Parcoursup. Nombreuses sont les écoles à surfer sur le phénomène », admet-il. Problème : sans apport financier conséquent des parents il ne reste que l’obtention d’un prêt pour intégrer ces formations. A peine entrés dans la vie active, les étudiants sont donc poussés à l’endettement. Parfaitement conscient de la situation, le gouvernement propose lui-même aux étudiants des prêts garantis par l’État à hauteur de 15.000 euros. Relayé par cinq établissements bancaires (CIC, Banque populaire, Société Générale, Crédit mutuel et Caisse d’épargne).

Des établissements financiers qui ne se contentent pas de contractualiser avec la puissance publique, mais le font désormais avec les écoles privées.

Sur le site Internet de l’école de commerce Kedge Business School de Marseille, les futurs étudiants peuvent avoir accès aux lignes directes des conseillers bancaires. Mais la concurrence est rude : d’autres écoles privées passent directement des accords avec les banques pour offrir aux étudiants des taux préférentiels.

Vers un modèle à l’Américaine ?

Au pays de Trump, 45 millions de jeunes sont en moyenne endettés, à hauteur, de 34.900 dollars (33.600 euros). La dette étudiante totale du pays s’élève à 1,48 milliard de dollars (1,26 milliard d’euros). Une situation similaire est-elle en train de se dessiner en France ? Déjà, en 2016, une enquête de l’Observatoire de la vie étudiante indiquait que 4,5% des étudiants en université étaient endettés, 11% en école de commerce. Parcoursup pourrait bien accélérer la tendance. D’autant que selon les calculs de l’UNEF, le coup de la vie étudiante a augmenté de 2,09% en 2017. Comble du cynisme : aux États-Unis, « Paid Off », un jeu télévisé propose aux participants le remboursement total de leur prêt étudiant. Bien loin du modèle républicain que Macron semble avoir décidé de jeter aux orties.

Laureen Piddiu (La Marseillaise, le 13 août 2018)

Des bacheliers privés d’études supérieures

Yosr, 20 ans, « J’envisage l’alternance ». « J’ai toujours voulu obtenir auminimumunmaster. L’année dernière après mon bac, j’ai été victime du système Admission post-bac et j’ai dû travailler. Cette année, je suis toujours sur les listes d’attente de Parcoursup mais, pour ne pas rester sur le carreau, j’envisage l’alternance et, en dernier recours, l’inscription en école privée. »

Jacques, 19 ans, « Je suis 30e sur la liste ». « J’ai postulé à une école d’ingénieur et à deux licences. Je suis placé 30e sur la liste d’attente pour devenir ingénieur, ça peut sembler être une position "confortable", mais ça n’évolue pas vite. C’est pareil pour les licences. J’ai peur de devoir me rabattre sur des études de médecine, alors que ce n’est pas la voie que je souhaite suivre… »

Nathan, 19 ans, « Je cherche un petit job ». « Pour le moment je ne sais toujours pas de quoi sera fait mon avenir. J’ai candidaté à plusieurs BTS pour l’instant sans succès. Ni moi ni mes parents n’avons les moyens pour que je m’inscrive dans une école privée, comme l’ont fait mes amis. J’ai déjà postulé à plusieurs petits jobs au cas où je n’aurais pas la possibilité de faire des études. Sinon je laisserai tomber… »

Doriane, 20 ans, « Le logement c’est dur ». « Au mois de mai je me suis inscrite à plusieurs BTS, pour lesquels je n’ai pas encore reçu de réponse positive. C’est très compliqué au niveau de la bourse et mon logement étudiant risque de me passer sous le nez. Je pense m’inscrire dans une école privée que je financerais avec un prêt étudiant pour pouvoir continuer mes études, sinon je chercherai du travail. »

Léa, 19 ans, « Je veux juste étudier ». « Aujourd’hui je suis bloquée par le dispositif de Parcoursup. J’ai peur de perdre une année de ma vie alors que j’ai déjà redoublé. Je veux juste étudier et j’ai bien l’impression que je n’en aurai pas la chance. Je songe à devenir fille au pair pour apprendre l’anglais ou travailler comme animatrice pour ne pas rester sans rien faire à la rentrée. »

Propos recueillis par Sarah Boumghar (La Marseillaise, le 13 août 2018)

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