Fédération des Pyrénées-Orientales

Fédération des Pyrénées-Orientales
Accueil
 
 
 
 

Gérard Mordillat. « L'histoire de Lucie Baud m'a ému »

Ce soir, la chaîne Arte diffuse « Mélancolie Ouvrière », réalisé par Gérard Mordillat. Le téléfilm retrace le parcours de Lucie Baud, ouvrière de la soie du début du XXe siècle dans la région de Grenoble, et l’une des premières femmes syndicalistes. Celle-ci a livré un combat acharné pour la défense des droits des ouvrières des usines de tissage. Le réalisateur s’est appuyé sur l’ouvrage de l’historienne Michelle Perrot, dont le ilm a repris le titre, qui a sorti de l’oubli l’histoire singulière de celle qui, dans un monde du travail largement dominé par les hommes, a fondé un syndicat et mené deux grèves en 1905 et 1906.

La Marseillaise. Qu’est-ce qui vous a séduit dans le personnage de Lucie Baud ? Pourquoi avez- vous eu envie de raconter son histoire ?

Gérard Mordillat. Elle m’a séduit pour beaucoup de raisons. Quand j’ai découvert le livre de Michelle Perrot, Mélancolie ouvrière, j’ai découvert en Lucie Baud une femme exceptionnelle, qui semblait appartenir à ma famille. Sa lucidité, interprétée de manière remarquable dans le film par Virginie Ledoyen, m’a touché. Sa prise de conscience politique ne se fait pas du jour au lendemain, elle suit un processus. Elle a développé une conscience du monde qui l’entourait et a oublié ses propres intérêts personnels pour se consacrer aux intérêts communs. Elle était d’une grande intelligence. On parle souvent des « grands hommes » et moins souvent de « grandes femmes ». Elle en était une, c’était une véritable héroïne. Elle et son histoire m’ont touché et j’espère que les spectateurs seront eux aussi touchés.

La Marseillaise. Avez-vous connu des difficultés particulières pour réaliser ce film ?

Gérard Mordillat. Nous n’avons pas trouvé de financements dans le cinéma. Les histoires de syndicalistes ne sont pas au goût du jour. C’est finalement la chaîne Arte qui a permis la réalisation de ce film. En revanche, je n’ai eu aucune difficulté à convaincre les acteurs d’y jouer. Je dois ce film aux acteurs -professionnels et non professionnels-, qui ont fait un travail exceptionnel. C’est d’autant plus étonnant d’avoir pu convaincre les acteurs facilement car les films produits par la télévision sont souvent méprisés par le monde du cinéma. J’ai commencé dans le milieu avec Rossellini (réalisateur italien ndlr), qui lui ne considérait pas qu’il y avait un cinéma noble et un autre qui l’était moins, ce qui est également ma philosophie. Ce qui compte c’est le film lui-même, pas le vecteur de diffusion.

La Marseillaise. Dans le film, vous abordez plusieurs grandes questions sociales du début du XXe siècle, notamment la place des femmes dans le monde du travail. Selon vous, ces questions trouvent-elles encore un écho aujourd’hui ?

Gérard Mordillat. Oui, et cela a quelque chose d’effrayant. On retrouve aujourd’hui les problématiques de temps de travail par exemple. Dans le film, les innovations techniques servent d’excuse aux patrons pour justifier une baisse des salaires, sous prétexte que le travail serait moins pénible grâce à elles. C’est ce que l’on observe dans le monde du travail aujourd’hui. Quant aux femmes, leurs conditions de travail sont toujours moins bonnes que celles des hommes, notamment en ce qui concerne les salaires. Le décalage de temps entre l’époque du film et aujourd’hui nous permet peut-être de comprendre de façon plus lucide ce qui se joue aujourd’hui sous nos yeux.

La Marseillaise. Vous vous êtes également intéressé au sort des ouvrières étrangères, en l’occurrence italiennes, et du traitement qui leur a été réservé…

Gérard Mordillat. Tout à fait. Elles ont été enrôlées par des curés, qui servaient de véritables agents recruteurs pour les usines de tissage. Ils avaient en plus pour eux la caution morale de l’Église et promettaient une surveillance par les bonnes soeurs. Elles vivaient en fait dans des conditions déplorables notamment sur le plan sanitaire. Elles étaient par ailleurs détestées par les ouvrières françaises parce que leur « recrutement » cassait les salaires. Pour Lucie Baud, il n’y avait en revanche pas de différence entre les ouvrières françaises et italiennes. Elle a d’ailleurs rallié ces dernières à la cause puisqu’elles ont rejoint la grève de 1906. Je tenais à ce que ces femmes immigrées ne soient pas anonymes dans le film et à ma grande fierté j’ai pu indiquer leurs noms. Tous ceux qui sont inscrits sont authentiques. J’ai eu la chance de pouvoir les recueillir grâce à une jeune femme de Saint-Julien-Molin-Molette (commune de la Loire où a été tourné le film ndlr) qui m’a remis un carnet ayant appartenu à sa grand-mère tisseuse. Celle-ci y avait consigné les noms de toutes ces femmes venues avec elle d’Italie.

La Marseillaise. La musique prend une grande place dans le film avec les chants des ouvrières, pourquoi ?

Gérard Mordillat. Ces chants sont un moyen de raconter l’histoire par autre chose que le dialogue. Le mémoire qu’a laissé Lucie Baud, qui tient en quelques pages, est très factuel, presque sec et les émotions n’y ont pas leur place. Tout ce qui est de l’ordre de l’émotion est porté, dans le film, grâce à ces chants qui témoignent également d’une culture ouvrière, populaire. Les actrices ne sont pas doublées, c’est leur voix que l’on entend, ce qui constitue une véritable performance.

Propos recueillis par Sarah Boumghar (La Marseillaise, le 24 août 2018)

Ce soir sur Arte à 20h55
Disponible sur arte.fr jusqu’au 30/08

Touche-à-tout

Gérard Mordillat est un cinéaste, romancier, poète et journaliste français. Né le 5 octobre 1949 dans une famille ouvrière du quartier populaire de Belleville à Paris, il s’intéresse très jeune à la littérature et au cinéma. Après être passé par le journal Libération, où il était responsable des pages littéraires, il se consacre à partir de 1981 à l’écriture et au cinéma.

Il est l’auteur d’une trentaine de romans mais également de deux essais ainsi que d’un recueil de poèmes. Par ailleurs, il a réalisé de nombreux films documentaires et de fiction. Il est notamment l’auteur, avec l’écrivain et cinéaste Jérôme Prieur, de la série documentaire Jésus et l’Islam, diffusée sur Arte en 2015 et 2018.

Sarah Boumghar (La Marseillaise, le 24 août 2018)

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.

 
44 Avenue de Prades 66000 Perpignan Tél: 04.68.35.63.64