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Le désengagement des lycéens, miroir de la société

Le Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco) vient de rendre publique une enquête préoccupante sur les engagements citoyens des lycéens. Reportage devant un grand lycée marseillais.

« S’engager ? Pourquoi et comment ? », interroge Elias. Devant les portes du lycée Diderot, à Marseille (13e), cet élève de première année de BTS ne s’attendait pas à ce qu’on lui pose ce genre de question.

Avant d’entrer en cours, à 18 ans, il avoue qu’il ne s’est jamais vraiment interrogé sur le sujet. Elias porte un regard distancié sur l’engagement. L’associatif ne l’intéresse guère. La politique, il trouve cela ennuyeux. Son dernier souvenir remonte à la loi Travail. Le rôle des gouvernants au pouvoir avait alors fini par nourrir chez lui de la désillusion. Comme 87% des lycéens, il n’a pas ou peu confiance dans les partis politiques. Ils sont 78% d’ailleurs à avoir de la défiance envers leur gouvernement, comme le révèle l’enquête du Cnesco.

Portrait type de 16.000 jeunes

Elias, correspond au portrait type de ces 16.000 collégiens et lycéens de près de 400 établissements français, dont le profil a été passé au crible des chercheurs du Conseil national d’évaluation du système scolaire (Cnesco). L’organisme qui relève de l’Éducation nationale a lancé une grande enquête rendue publique, hier. On y décortique la réalité des engagements citoyens des lycéens, faite de constats, dont certains sont même jugés alarmants, pour d’autres plus prometteurs. Comme Elias, les lycéens ont une confiance relative dans les institutions, mais le sentiment que le vote permet tout de même de peser sur la vie de la cité. Deux lycéens sur trois, selon le Cnesco, envisagent de voter systématiquement à toutes les élections.

L’enquête offre une image plus complexe des positionnements civiques des lycéens. Ils font davantage confiance aux fonctions régaliennes de l'État. L’armée arrive en tête avec 74%, suivie par la police (56%) et la justice (46%).

Attachés au droit de vote

Le vote n’est plus conçu comme un devoir par les jeunes. Ils remplissent ce rôle, sans comportement de politisation affirmé, de manière plus ponctuelle en fonction des enjeux du moment. Pour cet autre lycéen, Badis Fourah, 15 ans, élève de seconde, le premier engagement, lorsque l’on entre au lycée, « c’est d’être impliqué dans sa scolarité ». Pour sa première seconde, Badis avait été élu au conseil de la vie lycéenne. « On a pu faire avancer des revendications. C’est comme cela que des bancs ont été installés dans la cour de récré », détaille t-il. Comme le démontre l’enquête, les lycéens ne sont pas totalement désinvestis. Ils s’engagent autrement, de manière ponctuelle, non affiliée, signent fréquemment des pétitions, manifestent. Badis s’était notamment mobilisé au moment des manifestations contre la sélection à l’université. Il perçoit la rue comme un contre-pouvoir.

Selon le Cnesco, les jeunes ont malgré tout confiance dans leur capacité à agir politiquement. 54% d’entre eux comprennent les questions politiques et ont d’ailleurs souvent une opinion à défendre.

Les lycéens ont changé leur rapport aux autres et au monde. « Je suis un garçon de chambre », déclare Louis. Cet autre élève de Diderot se définit ainsi pour passer la plupart de son temps dans sa chambre d’ado connecté avec le monde entier sur son smartphone. C’est sa façon à lui de s’engager, même si elle reste limitée. Le Cnesco a mis en évidence, ces lycéens, le plus souvent issus de milieux sociaux défavorisés. Ils déclarent ne pas vouloir participer à la vie de la cité sous quelque forme que ce soit.

Les filles sont encore plus en retrait que les garçons. Cette défiance se vérifie autant parmi les élèves en échec (11%) que parmi les premiers de la classe (12%). Ces élèves aux excellents résultats envisagent très peu, voire pas du tout de s’investir à l’âge l’adulte. Cela signifie qu’ils ne s’engageront pas non plus dans des actions revendicatives. Selon le Cnesco, 28.000 lycéens sortiraient du système scolaire, totalement désintéressés de toute forme d’engagement citoyen.

Un coup de semonce pour l’Éducation nationale. Mais aussi pour la société toute entière qui voit se dessiner, avec ce désintérêt croissant pour la chose publique, un avenir miné par l’individualisme.

Catherine Walgenwitz (La Marseillaise, le 7 septembre 2018)

Paroles de lycéens

Elias Eddouch, 18 ans, 1ère année BTS bâtiment. « Je ne suis engagé dans rien,  parce que cela ne m’intéresse pas trop. Je trouve la politique ennuyeuse. Les politiques font souvent des choses bizarres, comme la loi Travail. Mais j’irai quand même voter, pour ne pas me faire confisquer ma voix ».

Shérazade Kellad, 16 ans, 1er STAA (Arts appliqués). « On est encore jeune pour s’engager. Souvent, cela se limite au lycée, au rôle de délégué de classe. La génération a évolué, on a plus de droits, une ouverture au monde. La politique est souvent source de conflits. Le but d’une vie, c’est de réussir ».

Badis Fourah, 15 ans, seconde générale. « Être engagé, c’est assumer des responsabilités. Mon premier engagement, c’est d’être assidu à l’école. J’ai été délégué du conseil de vie lycéen, c’était très sérieux. Cet espace d’expression est utile, parce que nous sommes le peuple lycéen. Il faut nous entendre ».

Marie Palmyre, 15 ans, 1ère STAA. « On peut s’engager pour plusieurs choses. Moi, c’est le sport. Il faut être plus âgé pour être prêts à l’engagement. Au lycée, cela signifie que les règles soient les mêmes pour tous et qu’elles soient respectées. C’est notre engagement de lycéen ».

La Marseillaise, le 7 septembre 2018

Repères

61% d’élèves de terminale développent une confiance modérée dans le système démocratique. Ils ont le sentiment que la participation aux élections a une faible influence sur les décisions.

62% des élèves de terminale envisagent de participer à toutes les élections (locales, nationales et européennes).

9% des élèves de terminale déclarent qu’ils ne voteront pour aucune élection. Les garçons et les élèves ayant de mauvais ou d’excellents résultats sont plus nombreux à déclarer qu’ils ne participeront à aucune élection.

87% des lycéens n’ont pas ou peu confiance dans les partis politiques et 78% dans le gouvernement.

71% des lycéens sont prêts à signer des pétitions. Une forme d’engagement qu’ils considèrent comme plus revendicative, avant la manifestation (62%).

La Marseillaise, le 7 septembre 2018

Jeunes : du militantisme à l’engagement « post-it »

Le sociologue et politologue Philippe Aldrin, professeur à Science-Po Aix, nous livre son éclairage sur les raisons de la désaffection des jeunes pour la politique.

La Marseillaise. Un quart des élèves de terminale ne croit plus en la démocratie et 9 lycéens sur 10 n’ont plus confiance envers les partis politiques... Ces chiffres vous surprennent- ils ?

Philippe Aldrin. Pas vraiment. Depuis une vingtaine d’années, on constate une dé- politisation de plus en plus importante de la jeunesse. On peut même parler, je crois, d’une indifférence assumée pour tout ce qui touche à la vie politique.

La Marseillaise. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Philippe Aldrin. D’abord, bien entendu, par un déclin très fort du sentiment de devoir civique et une individualisation de la société. Avant, la majorité des jeunes votaient comme leurs parents. Aujourd’hui, cette politisation des jeunes, via l’héritage familial, n’existe plus, ou pratiquement plus, et ce, quel que soit le milieu social. Au contraire, beaucoup sont même dans une démarche de rejet du système et s’intéressent très peu au débat public ou à l’actualité. La preuve : ils ne regardent ni ne lisent plus les journaux, mais picorent l’information via les réseaux sociaux. Il ne suivent plus des médias, mais des gens ou des groupes selon leurs envies du moment.

La Marseillaise. Quels changements cela implique dans le rapport de cette jeunesse au politique ?

Philippe Aldrin. Pour eux, la politique est devenue un produit comme un autre. Ils choisissent leurs engagements comme dans un rayon de magasin et ne veulent plus y consacrer leur vie. Il y a un abandon du militantisme à long terme au profit d’un « engagement post-it » en quelque sorte, temporaire, échangeable à volonté. C’est d’ailleurs pour ça qu’ils se tournent de plus en plus vers les ONG, moins clivantes selon eux.

La Marseillaise. Qu’est-ce que cette désaffectation du politique laisse présager pour l’avenir et pour la démocratie ?

Philippe Aldrin. Peut-être peut-on imaginer la fin des partis classiques au profit d’un modèle plus proche et plus en adéquation de notre société de consommation. C’est d’ailleurs ce qu’a compris et fait Emmanuel Macron en présentant La République en Marche, un mouvement citoyen, ouvert à tous, avec la possibilité d’adhérer gratuitement, et même de lancer sa candidature en ligne et sans que ne soit nécessaire la moindre expérience en politique.

La Marseillaise. Y a-t-il des risques à ces nouvelles façons de percevoir le politique et ses finalités ?

Philippe Aldrin. On assiste à une Uberisation de la vie poli- tique et la montée des populismes, voire des extrêmes. Les jeunes revendiquent une volonté de casser le système sans le connaître et le maîtriser, ni même mesurer les enjeux économiques et sociaux qu’implique n’importe quelle fonction politique.

La Marseillaise. Quelles solutions peut-on envisager ?

Philippe Aldrin. Aujourd’hui, on apprend aux enfants et aux adolescents de se calquer davantage sur le marché du travail que sur la vie politique et citoyenne. C’est cynique, mais réel. Pour remotiver les jeunes, il faut arrêter de se reposer uniquement sur l’Éducation nationale et penser à une approche plus globale, en y impliquant aussi la famille et tous les acteurs de la société.

Propos recueillis par Steve Claude (La Marseillaise, le 7 septembre 2018)

Qu’en pensent celles et ceux qui s’engagent ?

À rebours des tendances observées, une partie de la jeunesse reste encore très engagée. Pourquoi ? Gaël, 19 ans, et Nicolas, 24 ans, témoignent.

Ils ne se reconnaissent guère dans une société que la jeunesse aurait désertée. Gaël, 19 ans, responsable de l’UNEF Aix-Marseille se désole pourtant du faible taux d’adhérents, -300 sur l’ensemble de l’université- que compte son syndicat étudiant. « La politique faisait partie de la vie de famille », confie d’emblée le jeune homme, dont les parents étaient « encartés au parti communiste ». L’héritage familial reste, à n’en pas douter, le vecteur le plus répandu chez les jeunes qui s’engagent. Nicolas s’est, lui aussi, mêlé très vite à la vie collective, dès 18 ans. Comme Gaël, il est né dans un milieu militant. Une famille de mineur dans le Nord de la France où syndicalisme et politique avaient leur place à table. Responsable du Mouvement des jeunes communistes dans les bouches du Rhône, Nicolas analyse, à sa manière, la désaffiliation de sa génération : « Ce n’est pas tant un désintérêt complet, mais plutôt un retrait vis à vis des partis classiques », estime le militant politique. Il a été recruté par le MJC au lycée. « À force de me parler, ils m’ont convaincu », reconnaît le jeune homme. Son engagement doit beaucoup à l’histoire et à la mémoire : « Nos ainés se sont battus, rien ne tombe tout seul. Si on veut protéger, ces conquêtes il faut se battre. Il ne suffit pas d’avoir des convictions, il faut de l’implication », assure-t-il.

Même son de cloche du côté du syndicaliste étudiant : « Si les jeunes peinent à s’engager dans le syndicat, c’est parce qu’il l’assimile souvent à un combat idéologique ou bien parce qu’ils redoutent que cet engagement ne se fasse au détriment de leur temps d’étude. Mais ce combat, c’est pour nous la façon d’obtenir des résultats concrets… »

La Marseillaise, le 7 septembre 2018

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