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Le « plan pauvreté » à l’épreuve du réel

Emmanuel Macron présente, aujourd’hui, son « plan contre la pauvreté ». Sa sortie sur « le pognon de dingue des minima sociaux » et les rapports préliminaires augurent d'une politique mettant, avant tout, en cause, l'individu sans questionner le système. Explications.

Pour l’heure, la fusion des différentes aides et allocations a été écartée, mais « notre principale crainte, reste la baisse des prestations sociales », indique d’emblée Anne Brunner, chargée de projets à l’Observatoire des inégalités dirigé par Louis Maurin. « Cela aurait un effet immédiat sur les 5 millions de personnes bénéficiaires, et qui, avec ces aides ne passent pas sous le seuil de pauvreté… », - soit 1.015 euros pour une personne seule. Autant dire que la récente sortie présidentielle sur le « pognon de dingue [qu’on met] dans les minima sociaux et les gens ne s’en sortent pas ! », a donné des sueurs froides aux professionnels du secteur.

Et au fait, « pourquoi ne s’en sortent-ils pas ? » C’est à l’évidence la réponse, différée officiellement pour cause de Coupe du monde, et qui sera délivrée ce jour.

Les différents rapports préliminaires donnent des éléments de réponse (et de langage) qui devraient, en toute logique, se retrouver dans les « solutions » proposées, et celles concernant, notamment, le revenu de solidarité active (RSA), dans la ligne de mire du gouvernement. « Le bénéficiaire du RSA est l’acteur principal, à part entière, de son parcours d’accompagnement. Dès l’orientation, il doit pouvoir opérer ses propres choix d’activité et d’emploi (…) avec un appui sanitaire et social effectif », peut-on lire, dans le rapport rendu en août par Claire Pitollat, la députée LREM marseillaise et Mathieu Klein, président du conseil départemental de Meurthe-et-Moselle. Et un peu plus loin : « L’accompagnement sera d’autant plus efficace que le bénéficiaire en sera l’acteur principal », jusqu’à aboutir à cette proposition n°10 du rapport : [il faut] « développer les méthodes permettant de renforcer le pouvoir d’agir des bénéficiaires, notamment l’"empowerment" (sic!) ». Le mot est loin d’être innocent. Cet « empowerment », est, grosso-modo, dans la novlangue des managers d’entreprises et des coachs personnels : la capacité des individus à « prendre le contrôle », « maîtriser leur destinée », au-delà des considérations sociales, etc… bref, se prendre en main. Ce qui renvoie, immanquablement, à tous les poncifs et idées reçues sur la situation des chômeurs et bénéficiaires…

Culpabiliser, contrôler, pour mieux diviser

À poser la question de la pauvreté en terme de « responsabilité », « il y a un certain nombre de préalables à remplir avant qu’une personne puisse accéder à un emploi, comme pouvoir se loger dignement, protéger sa santé, accéder à une formation adéquate, l’éducation aussi », reprend Anne Brunner.

C’était d’ailleurs tout le sens de l’épais rapport, de près de 140 pages, remis à Emmanuel Macron, à la fin avril, par l’ancien ministre centriste Jean-Louis Borloo, « pour une réconciliation nationale ».

Entre les quartiers prioritaires et les territoires ruraux délaissés, et les villes en crise, « Ce sont plus de 10 millions de compatriotes qui sont éloignés des moteurs de la réussite, n’ont pas les mêmes conditions de départ, les mêmes services de base, et donc pas la même chance de pouvoir, par leur effort et leur mérite, construire un véritable avenir. Pour cette France tout est dur », écrivait-il, en introduction de son rapport, avant de détailler un ensemble de propositions « grand angle », portant tour à tour sur : « la petite enfance et l’école » avec « un plan de bataille contre l’illettrisme », « la qualité urbaine » et le logement, en passant par le sport, la santé, la sécurité et la justice, ou encore, la lutte contre les discriminations. Un ensemble. À mettre en débat, inévitablement, mais qui avait le mérite de ne pas se voiler la face et de ne pas mentir sur les causes réelles de cette pauvreté qui ne cesse de gagner du terrain année après année. Et plutôt que de renvoyer la question à l'unique responsabilité des bénéficiaires, il est toujours temps d’en prendre collectivement la mesure.

La Marseillaise, le 13 septembre 2018

L’individu rêvé par Macron

Chacun peut s’en sortir. Il suffit de vouloir pour pouvoir. La réussite ne tient qu’à soi… C’est l’antienne des libéraux qui gouvernent la France depuis longtemps. L’individu doit puiser dans sa seule force morale et son unique volonté pour faire son chemin dans la société.

A contrario, ceux qui restent tanqués au bas de l’échelle, n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes ! Cette pensée irrigue la politique du gouvernement Macron-Philippe. Son illustration la plus éclatante, au moment de la réforme du code du travail, fut de placer,surpiedd’égalité, employeur et employé. Niant le lien de subordination et l’inégalité des rapports au sein du monde du travail. Pourquoi maintenir des protections si, dans ce monde idéal décrit par les technocrates, nous sommes tous « partenaires » et tous égaux sur « la ligne de départ ? »

Quand on veut, on peut !

Il en va de même avec l’approche macroniste de la pauvreté : quand on veut s’en sortir, on peut. Et si ce fléau persiste, n’est ce pas la faute des intéressés et du système de protection sociale qui les maintient dans leur condition, distribuant sans mesure un « pognon de dingue » ?

À nier le déterminisme social, à renvoyer sans cesse l’individu à sa seule responsabilité, réglera-t- on, enfin, la pauvreté comme entendent le faire les libéraux ? Rien n’est moins sûr.

Pour s’attaquer aux racines du mal, c’est le logiciel même du libéralisme qu’il faut remplacer. Il n’est pas certain que Macron et son gouvernement, soient les mieux équipés pour le faire, ni qu’ils en aient d’ailleurs la volonté.

Françoise Verna (La Marseillaise, le 13 septembre 2018)

Repères

600.000. C’est l'augmentation du nombre de pauvres, en France, lors des 10 dernières années. Entre 2007 et 2017, le nombre de personnes concernées a augmenté de 820.000.

84%. C’est la part de pauvres n’ayant pas obtenu le baccalauréat. Près d’un tiers d’entre eux n’ont pas du tout de diplôme.

1.000.000. C’est le nombre de travailleurs pauvres en France en 2018. Ils vivent avec moins de 850 euros par mois.

10%. C’est la part d’ouvriers pauvres en France. Une part en constante évolution.

La Marseillaise, le 13 septembre 2018

Les 6 vraies causes de la pauvreté en France…

Prix des loyers et des charges, faibles revenus, chômage, manque d’instruction, aides de subsistance, héritage d'un milieu social défavorisé... ce sont les six causes principales du maintien ou de la précipitation dans la pauvreté.

1. L’école reproduit les inégalités sociales

D’après l’Académie française, le taux des élèves ne sachant pas lire à l’entrée en 6e est allé croissant au fil des ans, elle estime aujourd’hui qu’il avoisine les 20%. Ces résultats découlent des capacités individuelles, mais aussi des inégalités sociales, qui touchent les jeunes générations. D’après l’Observatoire des inégalités, « la part des enfants d’ouvriers se réduit au fil de la scolarité alors que celle des enfants de cadres s’accroît ». Au collège, parmi les élèves orientés vers des filières professionnalisantes, on trouve plus de 40% d’enfants d’ouvriers contre 2% d’enfants de cadres.

Dans l’enseignement supérieur, le constat est encore plus accablant : les enfants d’ouvriers constituent 12% des étudiants à l’université, 7% en classes préparatoires et 3% des élèves des écoles supérieures.

2. Mobilité sociale : l’ascenseur descend

« 35% des enfants dont les parents ont de faibles revenus, en ont aussi ; à l’opposé 40% dont les parents ont des hauts revenus, en ont aussi » décrit une récente étude de l’OCDE sur « la mobilité sociale en France. »

Logique. « L’ascenseur social est en panne, c’est un constat réel », traduit Mustapha El Miri, sociologue à l’université Aix- Marseille. Aujourd’hui, « le niveau de vie baisse, les professions sont dévalorisées et l’écart salarial a fortement augmenté. L’ascenseur descend », poursuit-il. « Ce sont toujours les mêmes qui restent bloqués, les classes populaires et celles issues de l’immigration. Le plafond de verre s’illustre par deux aspects, l’auto élimination (ils n’essayent même pas), et d’autres qui essayent mais qui ont des parcours plus accidentés », analyse-t-il. Aussi, « 81% des Français ont peur que leurs enfants vivent dans la précarité », selon le baromètre Ipsos-Secours populaire. « Ce climat global de peur est lié aux discours politiques sur l’austérité, qui produit l’effet inverse de ce que les politiques veulent », conclut Mustapha El Miri.

3. Emploi… et retour à la case « chômage »

« Près d’un Français sur trois a été concerné au moins une fois, l’année passée, par le chômage ou le sous-emploi » selon l’Insee. Contrats de courte durée ou à temps partiel, horaires décalés ou pénibilité au travail… ce sont les mêmes qui en pâtissent. Dans son rapport de mai dernier, L’Observatoire des inégalités indique que 27,2% de cadres travaillent le dimanche, contre 44,6% des employés de commerces et services. Autre cache-misère, la précarité des contrats proposés dans certain secteurs d’activité : « Si le chômage baisse en été, c’est grâce aux CDD tels que les saisonniers dans la restauration ou encore le secteur du BTP avec les chantiers estivaux », confie Laure, une conseillère Pôle emploi. « Mais après deux mois d’activité, ces personnes retournent directement au chômage » constate-t-elle.

4. Quand les écarts de salaires explosent

« La théorie du ruissellement est à sec : le niveau de vie mensuel moyen des plus riches s’élevait à 4.400 euros par mois en 2005, il est de 4.720 euros, en 2015. Pour les 10% les plus pauvres, il est resté à 690 euros pour la même période » indiquent l’Observatoire des inégalités et l’Insee. Constat : « seuls les plus riches ont vu leur niveau de vie progresser », explique Anne Brunner, de l’Observatoire des Inégalités. Pour le niveau de vie de la classe moyenne, il se situe, lui, sur la ligne médiane, soit 1.691 euros par mois en 2015, en sachant que la moitié des Français vivent avec moins de 1.692 euros mensuels. Et « la classe moyenne ne s’enrichit plus depuis 2008, à cause de la diminution de la croissance ».

5. Le goufre inancier du logement

D’après les données 2013 de l’Insee, les ménages les plus précaires en France consacrent plus de la moitié de leur revenu au logement, contre 12,5% pour les plus aisés. Des chiffres confirmés par Thierry Delbaldo, de l’union locale CGL (confédération générale du logement) de Martigues-Etang de Berre-Côte bleue : « je reçois des personnes qui, même en occupant des logements sociaux, ne s’en sortent plus. Avec la baisse des APL, la hausse du prix du gaz et de l’électricité, le reste à vivre est de 150 à 400 euros… pour nourrir leur famille. » La spirale peut tourner très vite quand « après 2 mois de loyers impayés, vous perdez la CAF et vous recevez une lettre d’huissier. ». La solution est entre les mains de l’État : « exiger que le coût du logement n’excède pas 20% du revenu du foyer, dans le privé, comme dans le public, permettrait de dégager l’argent de la CAF pour l’aide à la famille, l’éducation, la culture… ».

6. Les aides sociales non-réclamées

Selon l’Observatoire des non recours aux droits et services (Odenore), chaque année, 13 milliards d’euros de prestations réservées aux plus démunis ne sont pas réclamés. Le RSA représente plus de 5 milliards d’euros non distribués tous les ans, les prestations familiales et logement : 4,7 milliards ; les allocations chômage : 2 milliards ; l’APA (allocation personnalisés d’autonomie) : 828 millions… Le manque d’information, des dispositifs trop complexes ou la honte ressentie par les potentiels bénéficiaires, expliquent ces renoncements. Dans un rapport sur le non-recours publié en 2014 par le CCAS de Marseille, un habitant du 15e arrondissement, âgé de 50 ans, témoignait en ces termes : « les démarches, quand vous n'êtes pas véhiculé, pas de titre de transport, c’est pas évident. La Sécurité sociale est à un endroit, la CAF à un autre. C’est malheureux à dire, mais c’est trop bordélique ».

Théo Potié, Maxime Chambaz et Sabrina Guintini (La Marseillaise, le 13 septembre 2018)

Ce que Pierre Bourdieu disait de ce fléau…

Le sociologue Pierre Bourdieu (1930-2002) a publié en 1993 un ouvrage collectif, « La misère du Monde ». Des témoignages recueillis auprès d’ouvriers, d’employés, à l’école et dans les banlieues, etc. Nous publions un extrait du « post-scriptum » écrit par Pierre Bourdieu.

« Pour aller au-delà des manifestations apparentes (…) il faut évidemment remonter jusqu’aux véritables déterminants économiques et sociaux des innombrables atteintes à la liberté des personnes, à leur légitime aspiration au bonheur et à l’accomplissement de soi, qu’exercent aujourd’hui, non seulement les contraintes im- pitoyables du marché du travail ou du logement, mais aussi les verdicts du marché scolaire, ou les sanctions ouvertes ou les agressions insidieuses de la vie professionnelle. Il faut pour cela traverser l’écran des projections souvent absurdes, parfois odieuses, derrière lesquelles le malaise ou la souffrance se masquent autant qu’ils s’expriment. Porter à la conscience des mécanismes qui rendent la vie douloureuse, voire invivable, ce n’est pas les neutraliser ; porter au jour les contradictions, ce n’est pas les résoudre. Mais, pour si sceptique que l’on puisse être sur l’efficacité sociale du message sociologique, on ne peut tenir pour nul l’effet qu’il peut exercer en permettant à ceux qui souffrent de découvrir la possibilité d’imputer leur souffrance à des causes sociales (…) et en faisant connaître largement l’origine sociale (…) du malheur sous toutes ses formes, y compris les plus intimes et les plus secrètes. Constat qui, malgré les apparences, n’a rien de désespérant : ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que rien n’est moins innocent que le laisser faire : s’il est vrai que la plupart des mécanismes économiques et sociaux qui sont au principe des souffrances les plus cruelles, notamment ceux qui règlent le marché du travail et le marché scolaire, ne sont pas faciles à enrayer ou à modifier, il reste que toute politique qui ne tire pas pleinement parti des possibilités, si réduites soient-elles, qui sont offertes à l’action, et que la science peut aider à découvrir, peut être considérée comme coupable de non-assistance à personne en danger. »

« La Misère du monde », éditions du Seuil, 1993, 1.472 pages.

L'Allemagne aussi…

Selon le quotidien Les Echos, l’Allemagne a enregistré un excédent commercial de 265 milliards d’euros ! C'est le résultat de la « libéralisation » du travail. Ce dopage de l’économie allemande, a accru « les inégalités avec la multiplication d’emplois précaires mal payés (...) Le taux de pauvreté n’a pas cessé de progresser passant de 11,2% en 1991 à 14,3% en 2004 et 16,8 % en 2016 » précise le quotidien.

La Marseillaise, le 13 septembre 2018

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