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Ces tests en CP et CE1 qui pourraient servir Amazon

L’objectif du gouvernement ? Que les professeurs puissent mieux accompagner leurs élèves. Mais ce dispositif suscite d’ores et déjà des critiques au sein du corps enseignant.

Plus de 1,6 million d’écoliers de CP et CE1 viennent de passer des évaluations en français et mathématiques, les mêmes dans chaque école du territoire national. Dans le Gard et dans l’Hérault, ce sont 40.356 élèves du public et 50.342 élèves scolarisés en CP et en CE1 qui sont concernés. Les CP ont passé des tests de français (deux séances de 20 minutes) et de mathématiques (une séance de 20 minutes). Une nouvelle batterie d’évaluations se déroulera en début d’année calendaire. Les CE1, eux, ne passeront des tests qu’en septembre. Dans la plupart des établissements, les élèves ont répondu sur un cahier. Ce dispositif destiné en théorie à améliorer l’accompagnement des élèves reçoit de nombreuses critiques de la part des enseignants qui y voient surtout une évaluation du système éducatif, des professeurs et des établissements. Jean-Michel Blanquer a en effet annoncé la création d’une instance d’évaluation des établissements pour 2019.

Pédagogie ministérielle

Évaluer les élèves de certains niveaux, l’idée n’est pas nouvelle : en 2009, Xavier Darcos, ministre de l’Education nationale de Nicolas Sarkozy, avait introduit des évaluations nationales pour les élèves de CE1 et CM2. Vincent Peillon critiquant sa fiabilité, le dispositif avait été abandonné sous la présidence Hollande. Pour Jean-Michel Blanquer, alors directeur général de l’enseignement scolaire (DGESCO) de Luc Chatel au ministère de l’Éducation nationale et inspirateur, à l’automne 2011, du projet de repérage à la maternelle des élèves présentant des risques lors des apprentissages, l’évaluation a des vertus indéniables. Le ministre, lors de sa conférence de rentrée, a choisi de rassurer. Il a insisté sur le fait que ces tests, conçus « dans un esprit de bienveillance » , étaient « pleinement adaptés aux élèves (...) ». Ils ne s’agit pas de « classer les enfants » mais de « connaître les compétences de chaque élève ». L’enseignant pourra donc identifier les acquis et les faiblesses de chacun et adapter son enseignement. C’est déjà le cas aujourd’hui puisque les professeurs des écoles font des évaluations diagnostiques en début d’année. Ironique, le SGEN-CFDT s’interroge sur « l’évaluationnite » de la rue de Grenelle et sur la pertinence des bulletins scolaires. Le Snes-FSU déplore un « teaching to the test », un enseignement dont le seul but est de répondre aux examens et qui est à la fois pratiqué et critiqué dans les pays anglo-saxons. Enfin, le ministre de l’Éducation l’a assuré, les parents bénéficieront « d’un retour individualisé » de la part des professeurs. Là encore, c’est déjà le cas. Les enseignants, eux, craignent aussi une initiative chronophage : à raison de 5 heures -selon le SI.EN-Unsa et 8 heures selon le SE-Unsa- par élève, ils doivent saisir les résultats sur un portail en ligne. les résultats devant être centralisés et analysés par un logiciel de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP), l’agence de statistiques du ministère de l’Éducation nationale.

Protection des données

Cet autre aspect de la réforme suscite des interrogations. Jean-Michel Blanquer a donc expliqué que c’est la DEPP qui collectera les données pour fournir « des indications objectives » pouvant « éclairer la politique éducative du ministère ». Qu’en est-il exactement de l’anonymisation de ces données, de leur protection et de leur éventuelle utilisation commerciale ? Sud Éducation s’émeut que « l’intégralité des données produites par les évaluations nationales [soient] stockées et traitées par (…) l’entreprise multinationale Amazon, en dehors du territoire et donc hors de portée des juridictions françaises ». Dans un communiqué, le syndicat ajoute que : « (…) Amazon sera en mesure de proposer de nouveaux contrats lucratifs à l’Éducation nationale à l’aide de toutes ces données livrées gracieusement par le ministère ». De son côté, le ministère assure que « dès le début de l’opération, les élèves se sont vus attribuer un numéro d’ordre, sans lien avec leurs noms, prénoms, classes et écoles, assurant ainsi l’absence des données à caractère personnel sur des serveurs externes ».

Les remontées des résultats sont prévues pour avant le 15 octobre. Les données seront traitées sur les quinze derniers jours d’octobre et les enseignants pourront travailler dessus après les vacances de la Toussaint, début novembre.

D’ici quelques jours, ce sont les lycéens de seconde (générale, technologique ou professionnelle) qui passeront un « test de positionnement » avec deux séances sur tablette, une pour les mathématiques, l’autre pour le français. Au mois d’octobre, ce sont tous les élèves des classes de 6e qui passeront des évaluations en ligne. En avril 2018, Mathieu Jeandron, alors directeur du numérique éducatif à l’Éducation nationale, avait été approché par Amazon Web Services. Il a depuis rejoint cette branche du géant du numérique qui hébergera donc les résultats des évaluations de millions d’élèves français.

Julie Chansel (La Marseillaise, le 28 septembre 2018)

Points de vue sur l’évaluation

POUR. « L'évaluation est une obligation de service ».

Daniel Royo, responsable SI.EN-Unsa, académie de Montpellier.

« Nous sommes favorables à cette réforme puisque l’évaluation est indissociable de l’acte d’enseigner. C’est un levier à disposition pour pouvoir intervenir sur les écoles et faire bouger les choses. Ces évaluations ont un double objet : tout d’abord, pour celui qui est à la manœuvre, le ministère, il s’agit de se faire une idée des compétences des élèves d’une tranche d’âge donnée. Le second objet, c’est ce que peuvent en faire les enseignants, qui peuvent s’étalonner et rentrer dans les difficultés ou dans les réussites de chacun des élèves et adapter leur enseignement.

Nous entendons les critiques. Concernant celle du classement des écoles en fonction des résultats, elle ne se justifie pas. Personne ne serait en mesure de faire un tel classement. Les familles n’ont besoin d’aucune évaluation nationale pour classer les écoles. C’est se moquer du monde que de dire cela. Pour les parents, certaines écoles ont la cote et d’autres pas. Cet aspect-là ne pose pas problème pour nous, dès lors que ces évaluations sont entre les mains d’un ministère honorable. Il est dit aussi que cela représente une surcharge de travail pour l’enseignant mais, le ministère a dégagé 5 heures pour chaque professeur des écoles qui renseigne l’application, remonte les réponses des élèves, puis réceptionne la "photo" de chaque enfant qui est renvoyé par l’ordinateur. Ces heures, l’enseignant les doit – sur un service de 27 heures par semaine, 24 sont pour enseigner et 3 sont dues à l’État, soit 108 heures annuelles, qui se déclinent en activités après la classe, réunions pédagogiques, etc… – et elles lui sont payées. Nous pensons donc d’une part que l’enseignant est bien au cœur de ce dispositif : les résultats sont, par exemple, transmis aux parents d’élèves, par son truchement. Et d’autre part, nous considérons ces évaluations nationales comme une obligation de service, sauf pour certains syndicats qui boycottent ces nouvelles dispositions et des cas particuliers : j’ai sous ma compétence une école occitane, une Calandreta, qui considère ne pas pouvoir être évaluée en langue française. Enfin, chaque enfant de CP et de CE1 présentant un retard scolaire sera également évalué avec des outils adaptés. »

CONTRE. « C’est une remise en cause de la liberté pédagogique ».

Anthony De Souza, co-secrétaire départemental du SNUIpp-FSU 34.

« Les contenus sont inadaptés. En maternelle, par exemple, l’accent est mis sur la manipulation et le jeu pour apprendre et à leur arrivée en CP, les élèves sont donc évalués avec un papier et un crayon sur leurs connaissances. L’année dernière, la pression hiérarchique était moindre sur les enseignants et le taux de passation était relativement faible. Un courrier officiel envoyé par la Direction générale de l’enseignement scolaire (DGESCO) pendant la période de passation assouplissait le caractère obligatoire des consignes données au préalable. Pour cette rentrée, les représentants syndicaux nationaux et donc les enseignants n’ont pas été consultés. Cela nous a été présenté comme étant incontestable et incontesté. Pour les élèves, ces évaluations sont lourdes avec des exercices inadaptés qui vont mettre en échec une grande partie d’entre eux. Outre la difficulté du niveau, il y a aussi dans ces livrets, de nombreux pièges, placés volontairement. Ce stress et ce sentiment d’échec sont mal vécus par les élèves. Pour les enseignants, le fait que cela soit imposé apparaît comme un mépris de notre professionnalisme et remet en cause notre liberté pédagogique : tout d’abord, le contenu de ces évaluations est très rigide et très cadré. C’est une recette applicable par n’importe qui donc nul besoin d’être formé, nul besoin d’être enseignant. De surcroît, on nous demande de faire remonter les réponses des élèves, il n’y a donc pas de correction. L’analyse est faite par informatique, retournée aux enseignants avec des consignes de remédiation, sans tenir compte du contexte de l’élève. C’est un ordinateur qui va décider de l’éducation d’un enfant.

Enfin, nous y voyons la tentation d’emmener les enseignants vers de la préparation aux tests, en basant les salaires, les moyens, les contenus là-dessus. Ce qui est absolument inefficace. Ce que nous voyons poindre, c’est l’individualisation de la rémunération des enseignants, la tentative d’une rémunération au mérite liée aux résultats des élèves, mesurables grâce aux évaluations des élèves. »

Propos recueillis par La Marseillaise, le 28 septembre 2018

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