Fédération des Pyrénées-Orientales

Fédération des Pyrénées-Orientales
Accueil
 
 
 
 

Catalogne. Jordi Cuixart : « On ne peut plus me menacer, je suis déjà en prison ! »

Pour sa première interview à un média international, le prisonnier politique s’est confié à L’Indépendant.

Nous empruntons la sinueuse route C-25, l’« axe » qui traverse la Catalogne intérieure d’est en ouest. Au bout de cette route, une fois dépassées les innombrables pancartes en faveur de la République catalane et en défense des prisonniers politiques, se dresse le centre pénitentiaire de Lledoners, en périphérie de Manresa. Au bout d’un couloir d’un autre puis d’un escalier et d’une cour : le parloir. Sur la vitre qui nous sépare, Jordi Cuixart a déjà posé sa main droite. « C’est comme ça qu’on se salue ici », m’explique-t-il avec un grand sourire.

L’Indépendant. Què tal ?

Jordi Cuixart. Bé (soupir). Le plus dur, c’est le premier mois. On est complètement perdu. Depuis, j’ai trouvé mon équilibre. Entre méditation, ateliers céramiques et lectures… Évidemment, la famille me manque, mon fils Amat (d’un an et demi, NDLR) et ma compagne Txell. Bien sûr que c’est une putada d’être enfermé ici. Mais paradoxalement, je crois que c’est en détention que j’ai atteint le niveau le plus élevé de ma liberté. On ne peut plus me menacer de quoi que ce soit, je suis déjà en prison !

L’Indépendant. C’est quoi au juste, Òmnium, l’asso dont vous êtes encore président ?

Jordi Cuixart. Òmnium est née en 1961 et a pour but d’œuvrer à la cohésion sociale en Catalogne, notamment en défendant la langue et la culture catalane et en les rendant accessibles à toutes et tous. En 1963, le pouvoir franquiste se rend compte que cela dépasse le folklorisme qu’il imaginait et les fondateurs d’Òmnium doivent transférer momentanément le siège à Paris. Aujourd’hui, l’association compte 130.000 socios, qui financent 95% du budget et qui font que, bien que nous ne sommes pas des élus politiques, nous avons une capacité d’incidence sur la société.

L’Indépendant. Quelle est l’implication d’Òmnium dans l’organisation du référendum et dans les manifestations de septembre et octobre 2017 ?

Jordi Cuixart. Ce n’était pas notre rôle d’organiser le référendum, mais celui du gouvernement de la Generalitat. Nous nous sommes contentés d’appeler les gens à occuper les collèges électoraux la veille, pour permettre le vote et à y participer massivement. Nous avons participé aux convocations des différentes manifestations, toujours pacifiques et non violentes, festives…

L’Indépendant. Si vous êtes en prison, accusé de rébellion et sédition, comme Jordi Sànchez, c’est notamment pour avoir participé à la convocation des manifestations du 20 septembre…

Jordi Cuixart. Ce jour-là, les gens se sont déjà spontanément mobilisés, vers 8 heures du matin. Notre rôle a été de maintenir en permanence un cordon de sécurité pour permettre l’intervention des autorités espagnoles. La mobilisation visait à faire valoir les droits d’expression et de manifestation en faveur de l’autodétermination de la Catalogne.

L’Indépendant. L’image des deux « Jordis » sur la voiture de la Guardia civil, qui crient mégaphone en main est restée. Le regrettez-vous ?

Jordi Cuixart. Ce que je regrette c’est qu’aucune chaîne espagnole n’ait sous-titré nos paroles. Nous mettions fin à la mobilisation et nous appelions au calme ! Par ailleurs, je pense que le fait de laisser ces deux véhicules-là, au milieu de la rue, c’était une provocation au débordement. En plus de ça, le lendemain, nous apprenions qu’ils avaient laissé des armes à l’intérieur. Face aux provocations, le peuple catalan a toujours répondu avec sérénité. Ce qui a eu lieu en Catalogne, c’est la révolte populaire et pacifique la plus importante des 50 dernières années en Europe.

L’Indépendant. Cela fait plus d’un an que vous êtes en préventive, sans date de jugement. Pourquoi êtes-vous un prisonnier politique ?

Jordi Cuixart. Car, comme les neuf autres camarades détenus, je suis prisonnier pour des raisons politiques. Tout en étant représentant d’une entité culturelle, dans mon cas. Il n’y a pas de situation similaire en Europe. C’est comparable à celle d’Osman Kavala en Turquie. Ou d’autres, en Iran, en Chine… Quand nous passerons devant le tribunal, nous demanderons l’absolution.

L’Indépendant. Le soutien que vous recevez en Catalogne nord fait figure d’exception face au mutisme international…

Jordi Cuixart. Nous avons reçu la visite d’euro-députés, qui dénoncent la situation auprès du Parlement. Avec la Catalogne nord, nous formons les Països catalans. C’est logique que les habitants s’identifient plus facilement qu’ailleurs et je suis très reconnaissant des nombreux maires nous ayant apporté leur soutien.

L’Indépendant. Mais dans le jeu d’échec politico-judiciaire, le plus important est de convaincre en Espagne, par exemple auprès de Pablo Iglesias (Podemos) qui vous a rendu visite aujourd’hui. Croyez-vous possible une meilleure relation avec l’Espagne ?

Jordi Cuixart. Je suis sceptique, même si, bien sûr, il nous faut rester ouvert au dialogue. Il y a des restes de franquisme dans les structures judiciaires et dans les corps de sécurité de l’État. Si nous voulons vivre en République, c’est pour accéder à la plus complète des libertés.

Propos recueilli par Fabien Palem (L'Indépendant, le 20 octobre 2018)

Un procès pour début d’année 2019 ?

Encore en attente d’une date pour son procès, qui pourrait avoir lieu début 2019, Jordi Cuixart a accordé à L’Indépendant la première interview à un média international, hier, vendredi 19 octobre, à la prison de Lledoners, près de Manresa. Parmi les dix leaders indépendantistes actuellement en « détention provisoire », Jordi Cuixart est le seul à ne s’être jamais ni même présenté à une élection politique. Natif de la banlieue barcelonaise et père d’un garçon de moins de deux ans, il est le fils d’une charcutière originaire de Murcia et d’un garagiste catalan. Ce chef d’entreprise de 43 ans est depuis 2015 à la tête de l’association culturelle Òmnium Cultural, qui lutte pour le maintien et la diffusion de la langue et la culture catalane, ainsi que pour l’autodétermination de la région. Durant la crise d’octobre 2017, il se trouvait, aux côtés, de Jordi Sànchez, président de la puissante Assemblée nationale catalane, à la tête des manifestations de la société civile indépendantiste. Aucun des deux ne faisait partie du gouvernement de Carles Puigdemont, qui a convoqué et organisé le référendum du 1er octobre, interdit et réprimé par Madrid. Les « Jordis » ont été les premiers à être placés en détention provisoire le 16 octobre 2017, il y a plus d’un an, d’abord dans la banlieue de Madrid, avant d’être transférés en Catalogne en juillet. Le tribunal suprême espagnol les accuse de sédition et de rébellion pour avoir convoqué, le 20 septembre 2017, la mobilisation ayant eu lieu devant le siège du Département d’Économie et de la vice-présidence de la Generalitat, objet ce jour-là d’une fouille par les corps de sécurité de l’État espagnol, décidés à tuer dans l’œuf le référendum catalan. Ces chefs d’inculpation peuvent se traduire par des peines de dix à vingt ans de prison. Selon le code pénal espagnol, le délit de rébellion implique l’organisation d’un soulèvement violent, qui n’a visiblement pas eu lieu et dont l’absence est pointée du doigt par de nombreux observateurs, Catalans et internationaux, indépendantistes ou non.

L'Indépendant, le 20 octobre 2018

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.

 
44 Avenue de Prades 66000 Perpignan Tél: 04.68.35.63.64