Fédération des Pyrénées-Orientales

Fédération des Pyrénées-Orientales
Accueil
 
 
 
 

Carles Puigdemont. « La situation des prisonniers, une honte pour l’Europe »

Plus d’un an après son arrivée en Belgique où il s’est exilé, l’ancien président de la Catalogne revient sur les évéments qui ont jalonné sa vie et celle des Catalans depuis. Carles Puigdemont confie notamment son regret d’avoir suspendu la proclamation de la république catalane au lendemain du référendum.

L’Indépendant. Cela fait plus d’un an que vous êtes parti en exil de Catalogne. En quoi votre quotidien a-t-il été bouleversé ?

Carles Puigdemont. J’ai de nombreuses activités politiques ici aussi, donc un agenda toujours aussi chargé. Je suis connecté très régulièrement avec les équipes du gouvernement de Catalogne. Tout ce travail pourrait être réalisé de la même manière depuis la Catalogne. Les changements concernent davantage le plan personnel, familial. Ici, je vis pratiquement reclus. Mes pensées sont là-bas…

L’Indépendant. Ce dernier bain de foule, à Gérone, le 28 octobre, deux jours avant votre départ... Quel souvenir en gardez-vous ?

Carles Puigdemont. J’étais conscient que le paysage que j’observais, je ne le reverrai pas d’ici longtemps. Mais je refuse de dramatiser. Notre travail est de lutter pour la Catalogne, pas de faire pleurer sur notre sort.

L’Indépendant. Pourquoi votre famille ne vous a pas suivi ?

Carles Puigdemont. Nous avons décidé que mes filles et ma femme ne viendraient pas ici pour deux raisons. La première, c’est que je lutte pour que l’exil soit le plus court possible. Je dois revenir en Catalogne. Ensuite, nos filles sont scolarisées à Gérone et sont heureuses là-bas.

L’Indépendant. Le loyer de cette maison serait de plus de 4.000 euros mensuels. Comment est financé votre quotidien, vous qui ne recevez plus de salaire en tant que député ?

Carles Puigdemont. Les détails du loyer, je ne les connais pas. Mais je peux vous assurer que tout l’argent utilisé ici est issu du crowdfunding (micromécénat, en anglais dans l’interview) d’une société catalane extraordinairement engagée, qui comprend que nous devons lutter avec un minimum de conditions, pour voyager, pour être en sécurité… Je n’ai plus de salaire de député car je n’ai pas le droit d’exercer, à cause de la décision d’un juge qui me suspend sans aucune sentence judiciaire. Il y a deux jours, la Cour européenne des droits de l’homme a condamné la Turquie, qui garde en prison un député du PKK depuis un an et demi. Cette atteinte aux droits fondamentaux, c’est aussi ce qui se passe en Espagne. Il y a des juges prévaricateurs qui croient avoir le droit d’altérer des majorités parlementaires, en l’occurrence parce que ce qu’ont voté les Catalans ne leur plaît pas.

L’Indépendant. Où en êtes-vous dans la quête de soutiens internationaux ?

Carles Puigdemont. Plus que des soutiens institutionnels, difficiles à obtenir, nous sommes en train d’améliorer la connaissance de la Catalogne. Sans connaissance, il ne peut pas y avoir de reconnaissance.

L’Indépendant. L’empathie envers votre cause ne dépend-elle pas davantage des prisonniers que des exilés ?

Carles Puigdemont. Peut-être, car la situation des prisonniers est une honte pour l’Europe et elle dérange les démocraties européennes. Cette situation grave nous aide à expliquer les causes de notre combat : la démocratie. Le fait que des gens soient en prison préventive depuis plus d’un an pour avoir défendu leurs idées et organisé un référendum, c’est une véritable honte pour l’Europe et les pays qui se taisent devant ça. Mais je crois aussi que si tout le gouvernement était parti en exil, cela aurait aussi aidé à l’internationalisation.

L’Indépendant. À Barcelone, Manuel Valls se présente comme le « candidat de la modération », « contre les populismes et les nationalismes », dont le catalan, qui menaceraient l’Europe. Que lui répondez-vous ?

Carles Puigdemont. Il a tout le droit du monde de faire de la politique en Catalogne. De même que moi-même je fais de la politique, ici, en Belgique. Mais il devrait s’informer davantage. Le catalanisme politique est un mouvement qui, dès ses fondements, est scrupuleusement lié à la démocratie, aux droits civils et à la culture. Ce qui n’est pas le cas du parti qui lui a donné soutien, Ciudadanos, qui est la formation le plus ultra-nationaliste espagnole, qui a érigé le drapeau espagnol en religion. Moi, je suis très light en termes de nationalisme. Être catalan n’est pas excluant. On ne renonce à rien en échange. Manuel Valls devrait être moins arrogant devant une société qui a tant progressé, toutes ces années, sans lui.

L’Indépendant. Sa posture est-elle révélatrice d’une idéalisation collective de la transition démocratique espagnole, en France et ailleurs en Europe ?

Carles Puigdemont. Il existe, c’est vrai, un discours visant à présenter l’évolution de l’Espagne comme exemplaire. Ce mythe est, en partie, entretenu par le parti socialiste espagnol, dont Manuel Valls est proche. Mais les défaillances du modèle juridique et de l’organisation territoriale, entre autres choses, mettent en évidence que, depuis quarante ans, rien n’a été fait pour « défranquiser » l’Espagne. En 2018, on en est à débattre sur le sort d’un monument national espagnol en hommage au dictateur et payé par les deniers publics ! En Europe, on commence à savoir qu’il y a encore aujourd’hui des manifestations de gens avec le bras levé. Ou que la fondation Francisco Franco est légale et subventionnée. Alors que les « Jordis » (Cuixart et Sanchez, NDLR), des activistes pacifiques, sont en prison, ceux qui tendent le bras sont dans la rue. Une des réussites de la transition est d’avoir occulter ces restes de franquisme.

L’Indépendant. Si les socialistes sortaient du chapeau une sorte d’« amnistie » collective pour tous les prisonniers et exilés catalan, comment réagiriez-vous ?

Carles Puigdemont. C’est une fantaisie car l’amnistie n’existe pas dans le droit espagnol. Il serait frivole d’espérer une sorte de « grâce ». De toute façon, les gens en prison n’ont commis aucun crime pour lesquels ils devraient être graciés. L’absolution est la seule chose acceptable car il n’y a pas eu rébellion. Nous ne sommes pas les seuls à le dire : il y a aussi un tribunal allemand qui l’a dit (celui qui le laissa libre en avril dernier (NDLR).

L’Indépendant. S’il vous était proposé un référendum « pacté », vous accepteriez ?

Carles Puigdemont. Bien sûr. Seul un référendum en accord avec l’Espagne peut substituer celui du 1er octobre. Ce devrait être un référendum qui engage les deux parties et qui prépare en amont les scénarios possibles à l’après-référendum, comme en Nouvelle-Calédonie. Bien sûr, un délai de trente ans aujourd’hui, ce ne serait pas acceptable. Le problème, nous l’avons aujourd’hui sur la table. Les réformes dans le transport, l’éducation, la santé… tout cela ne peut pas attendre trente ans.

L’Indépendant. Vous regrettez d’avoir suspendu la proclamation de la République, le 10 octobre 2017 ?

Carles Puigdemont. Complètement oui. C’était une erreur que nous ne répéterons pas. Le gouvernent espagnol nous a trahi à ce moment. Du 1er au 10 octobre (du référendum à la proclamation, NDLR) il y avait une relation de confiance qui s’était établie avec La Moncloa (le palais présidentiel espagnol, NDLR). Ils savaient que la voie du dialogue était ouverte de notre côté. J’ai respecté cet engagement, pas eux. C’était un piège.

L’Indépendant. Vous avez déclaré, il y a peu, que vous ne passeriez pas vingt ans sans fouler le sol catalan. Cela signifie qu’on vous croisera un jour en Catalogne nord ?

Carles Puigdemont. Cela veut dire que dans ces délais, la Catalogne sera devenue un pays indépendant et libre où je pourrai me rendre. Cela veut dire aussi que je pourrai me rendre sur la partie de la Catalogne sous administration française et me sentir comme chez moi. Pour le moment, c’est très peu recommandable pour moi de fouler le sol français, à cause d’une convention bilatérale France-Espagne qui permet l’extradition immédiate, sans passer par un juge. J’ai pleine confiance envers la séparation des pouvoirs en France mais cette situation exceptionnelle m’empêche de me déplacer en France librement, comme je peux le faire dans la majorité des pays européens. Entre Waterloo et Perpignan, je choisis Perpignan bien sûr. És a casa.

L’Indépendant. Les rumeurs de visite n’ont pas manqué ces derniers mois…

Carles Puigdemont. La gendarmerie française est allée à Prades pour me chercher. Je ne sais pas d’où ils tenaient leurs informations car je n’ai jamais envisagé de m’y rendre. J’ai été surpris de voir qu’ils ont pris pour argent comptant une fake new. Relativement surpris en fait, puisqu’en janvier l’État espagnol a blindé la frontière en pensant que j’allais la traverser dans le coffre d’une voiture (rire).

L’Indépendant. Pensez-vous être encore aujourd’hui une personnalité politique capable de mobiliser les troupes ?

Carles Puigdemont. Ce processus politique vient du bas vers le haut. En haut, nous y sommes de manière circonstancielle. Le « procès » dépend de la base. Les 1 et 3 octobre (le référendum et la grève générale qui suivit, NDLR) étaient des épisodes d’action directe non violente, une méthode parfaitement légitime. Devant les procès qui arrivent, le peuple de Catalogne interprétera comme une attaque à sa dignité la persécution faite à ses leaders. C’est ce que j’ai dit à Rajoy. Il ne faut pas sous-estimer le peuple catalan. Il est pacifique, très patient, mais c’est un peuple fort. Notre volonté de dialogue ne doit pas être vue comme une faiblesse.

À Waterloo, propos recueillis par Fabien Palem (L'Indépendant, le 24 novembre 2018)

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.

 
44 Avenue de Prades 66000 Perpignan Tél: 04.68.35.63.64