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Comme un ébranlement

Le mouvement populaire ébranle le pouvoir. Après avoir été contraint d’abandonner les suppléments d’impôts indirects sur les carburants, voici que M. Macron annule la hausse de la CSG pour une partie des retraités. Il consent également qu’on ne peut vivre décemment avec le SMIC. Mais s’il annule les prélèvements qui aggravaient les conditions de vie, il n’améliore d’aucune manière la situation de l’immense majorité de celles et ceux qui vivent dans la souffrance sociale. Les mesures d’apparence positive pour le pouvoir d’achat sont, en fait, financées par les travailleurs eux-mêmes. Le refus d’augmenter le SMIC, les bas salaires et les prestations sociales témoigne de la ténacité du Président de la République à défendre les possédants et les fortunés. La prime d’activité n’est pas un salaire mais une prestation sociale dépendant du niveau des revenus globaux d’un ménage fiscal et n’aura aucun effet pour la retraite.

Le pouvoir ne veut pas entendre parler d’un nouveau partage des richesses au profit du travail et des retraités. Aucune disposition nouvelle n’est envisagée pour les presque neuf millions de personnes vivant en deçà du seuil de pauvreté, et la réindexation des retraites sur la hausse des prix n’est toujours pas à l’ordre du jour. Les 350 000 fortunés qui ont bénéficié d’un chèque de 4,2 milliards d’euros n’ont aucun souci à se faire, pas plus que ceux qui se gavent de milliards de dividendes, alors que l’immense majorité continuera à tirer le diable par la queue. Aucune exigence n’est formulée en termes d’emploi et de salaires en contrepartie des quarante milliards du CICE. Ces tours de passe-passe sont totalement révoltants.

Le pouvoir déconnecté ne comprend pas la nature du mouvement en cours. La contestation des inégalités et de la vie chère se conjugue désormais au rejet des structures du pouvoir et de celui qui l’incarne. Aux demandes de relèvement du pouvoir d’achat, des petits et moyens salaires, s’adjoignent des revendications d’ordre démocratique, sur la représentation des travailleurs et des citoyens dans les lieux où se prennent les décisions qui les concernent, comme sur le rôle de la puissance publique. Le mouvement général porte en définitive sur l’aspiration à une autre société plus juste, plus humaine et plus démocratique.

Il est peu probable que les dispositifs sécuritaires inédits avec blindés en manœuvre dans les rues de la capitale, la répression qui s’est abattue sur la jeunesse, et la dramaturgie excessive mise en scène par le pouvoir et les principaux médias puissent faire refluer la lame de fond qui s’est emparée du pays.

Au contraire, ce mouvement qui conjugue dans l’action des ouvriers précarisés, des retraités en lutte contre la hausse de la CSG, des étudiants mobilisés contre le tri social à l’université, des femmes qui subissent l’inégalité de revenus, des paysans au bout du rouleau, des travailleurs pauvres et des chômeurs, s’est doté d’un caractère intergénérationnel et interprofessionnel qui, avec sa spontanéité et sa fraîcheur, explique sa puissance. Nombreux sont les mouvements qui, depuis le krach financier de 2008 et ses effets aux gigantesques conséquences, ont à travers le monde pris ces traits généraux dans une diversité de situations et d’expressions.

Son potentiel transformateur est important. Ses risques potentiels le sont également. La vigilance doit être particulièrement élevée face aux manœuvres dangereuses d’un pouvoir placé sur la défensive, la propagande d’extrême droite ou l’action factieuse. Face à ces menaces, les forces syndicales et les partis progressistes ont une grande responsabilité pour mettre en débat des propositions innovantes pour le changement social, démocratique et environnemental. De ce point de vue, le Président doit cesser de jouer avec le feu. Dans son allocution il n’a à aucun moment prononcé le mot « écologie » mais il s’est engouffré sur un thème de l’extrême droite déclarant : « Je veux aussi que nous mettions d’accord la nation avec elle-même sur ce qu’est son identité profonde, que nous abordions la question de l’immigration. Il nous faut l’affronter ». Vouloir déplacer, pour les contourner, les enjeux sociaux vers les questions identitaires est un jeu dangereux qui ne vise qu’à diviser le mouvement et fortifier l’extrême droite.

L’action populaire, avec ses formes inédites, a mis à nu ce pouvoir à la fois fort de ses prérogatives institutionnelles et d’une grande faiblesse en partie liée aux conditions dans lesquelles se sont déroulées les élections présidentielle et législative. La délégitimation des corps intermédiaires -syndicats méprisés, associations étouffées, élus déconsidérés et partis dénigrés- a placé le Président de la République seul face au peuple, selon ses propres souhaits. Il en paye de manière assez grotesque les conséquences. Surjouer le Président monarque et jupitérien tout en détruisant l’Etat social au profit du marché capitaliste contre la volonté d’une majorité de citoyens, était un moyen sûr de se retrouver nu à la première tempête.

Notons que l’extrême droite et les forces de droite se placent en protectrice des institutions de la cinquième république et des puissances d’argent, c’est-à-dire du même côté que le Président et le gouvernement. Se vérifie ainsi, une fois de plus, que l’entrée en action des forces populaires et du mouvement social peut être un puissant stimulant pour des prises de consciences salutaires.

Le pouvoir refuse de reconnaitre qu’il est contesté sur ses choix fondamentaux protégeant le grand patronat et les banques. Leur silence n’a d’égal que leur responsabilité dans la mise en œuvre des politiques incriminées, de leur refus d’augmenter les salaires et de dégager des moyens pour l’investissement utile, créateur d’emplois permettant la transition environnementale.

Des millions de voix qui réclament aujourd’hui plus de services publics, le retour de ceux qui ont été supprimés, la création d’emplois d’infirmières, d’enseignants ou d’agents de sécurité battent en brèche les volontés de réduire encore les dépenses publiques utiles. De même, progresse la conscience que la propriété publique et socialisée est une condition nécessaire pour assurer l’égalité des citoyens devant l’accès aux services fondamentaux, dans la santé, l’éducation, les transports, l’énergie. C’est encore elle qui est appelée à jouer un rôle central et pivot dans la transition écologique dont l’actuel mouvement démontre qu’elle est appelé à devenir une donnée centrale. En témoigne le succès rencontré par la marche pour le climat vers laquelle ont convergé de nombreux « gilets jaunes ». Avec les citoyens en mouvement, les forces sociales, syndicales et progressistes devraient pousser à des conférences sociale et environnementale où serait posé l’enjeu d’une autre répartition des richesses et celui d’une autre manière de les produire.

Quoiqu’il advienne ces prochaines semaines, ce gouvernement comme les prochains sera placé sous contrôle des citoyens. La manifestation organisée par la CGT ce 14 décembre est une belle occasion de le lui rappeler. Cette nouvelle et heureuse donne confère aux forces de progrès social, démocratique et écologique, une très grande responsabilité. C’est le moment d’empoigner le débat politique et de se mettre au service d’un mouvement qui peut porter loin.

Patrick Le Hyaric (L’HD, le 13 décembre 2018)

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