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Les retraites ou le capital. Un choix de civilisation

Le pouvoir aux abois veut faire croire que sa contre-réforme des retraites ne concerne que les régimes dit « spéciaux », dont les bénéficiaires -« horribles profiteurs »- sont livrés à la vindicte. Or, c’est bien d’un bond en arrière civilisationnel dont il s’agit pour chacun et chacun et pour les générations à venir : il s’agit tout à la fois de reculer l’âge de départ en retraite et de diminuer le niveau des pensions, alors que la productivité du travail et la valeur des richesses produites continuent d’augmenter. Où seraient dirigés les surplus produits ? Sur les comptes en banques déjà bien garnis des puissances d’argent.

Ce sont eux qui bénéficient de régimes très spéciaux. A la différence des revenus du cheminot, du postier, de l’agent public, de l’avocat, du paysan ou du retraité, les revenus financiers ne participent pas au financement de la protection sociale. Et on ne parle pas ici d’un enjeu marginal puisque l’INSEE évalue à près de 299 milliards le niveau des revenus financiers des entreprises et des banques exonérés de prélèvement social. Cette somme est très supérieure au paiement de la totalité des retraites sur une année. Si ces revenus contribuaient au même taux que les salariés au financement des caisses de retraite, 31 milliards pourraient être dégagés, soit le double du déficit maximal avancé par le Conseil d’orientation des retraites.

Cette contribution ne serait que justice. Surtout, elle constituerait un levier pour réorienter les choix économiques vers le travail et sa meilleure rémunération. Dans le même ordre d’idées, le remplacement du CICE par un processus de modulation des cotisations sociales indexé sur une meilleure rémunération, l’égalité salariale hommes/femmes, la création d’emploi, la formation continue et l’investissement en faveur des territoires et de la transition environnementale générerait une recette allant de 70 à 90 milliards en cinq ans.

L’indispensable relocalisation et développement de l’industrie, le déploiement d’une agriculture paysanne, le soutien au petit commerce et à l’artisanat, les mutations numériques contrôlées par la nation et les citoyens, l’amélioration des services publics ancrés sur tous les territoires, obligeraient à des créations d’emplois massifs et des formations nouvelles. Trois à quatre millions d’emplois pourraient être créés à court terme avec autant de cotisants et de cotisations sociales, et donc des économies sur l’assurance chômage et les prestations sociales. Au bas mot on peut estimer à 30 milliards la valeur des cotisations supplémentaires ainsi collectées.

Un tel projet de réforme progressiste des retraites inverserait les logiques actuelles dont la cohérence réside dans le transfert croissant de la valeur ajoutée créée par le travail vers le capital.

Le pouvoir et le grand patronat s’acharnent à faire croire qu’il n’y aurait que leurs contre-réformes possibles car ils ne veulent surtout pas qu’on touche à la dure loi de l’argent-roi. L’Intérêt général commande pourtant de le faire.

Celui-ci serait largement conforté si des représentants élus des assurés sociaux participaient à la gestion des caisses de protection sociale et de retraites. Le débat sur un projet alternatif doit être lancé pour sortir de l’enfer ultra-libéral. Il aidera à consolider le mouvement unitaire en cours vers le 5 décembre. La réponse positive de toutes les forces de gauche et de l’écologie à l’appel au débat et au rassemblement pour une réforme progressiste lancé par Fabien Roussel et le Parti communiste le 11 décembre va y contribuer. On peut inventer un système unifié faisant converger vers le haut tous les droits à une retraite solidaire par répartition pour toute la population dès 60 ans avec un niveau de pension garanti d’un niveau minimal d’au moins 75% du meilleur revenu en activité, tout en prenant en compte les particularités professionnelles et le niveau de pénibilité. C’est un enjeu de civilisation. Le Capital et ses serviteurs s’y opposent. Pour eux, vivre plus longtemps est un handicap alors que c’est une chance qu’ouvrent à la fois les avancées sociales et scientifiques. Comme à d’autres moment de l’histoire, le mouvement social et populaire peut les contraindre au recul, s’il reste uni et déterminé.

Patrick Le Hyaric (L’HD, le 28 novembre 2019)

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