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Séparatisme, pente savonneuse

Le mot est pesé, soupesé depuis des mois, choisi pour blesser, diviser, et malgré les précautions oratoires, stigmatiser. Dans son propos liminaire lors de sa conférence de presse aux Mureaux, le président de la République a d’emblée précisé que le projet de loi en gestation ne concernerait finalement que l’Islam. Le mot « séparatisme » n’avait donc qu’une vocation polémique et le pluriel qui lui a été accolé, censé atténuer sa portée, ajoute en définitive à la confusion. Ceci est d’autant plus regrettable que le président a formulé nombre de constats justes qui méritent débat.

Le mot séparatisme pose un sérieux problème en ce qu’il tenterait de faire croire à une République restée fidèle à ses fondements et qu’une partie de la population refuserait de gratifier. Or un paradoxe traverse ce débat : jamais la République n’a autant été citée, célébrée, glorifiée à tort et à travers, et jamais elle n’a autant été rabaissée, amputée, dénaturée, dans une dérive qui atteint toute la vie politique et par laquelle les mots, les discours et la communication médiatique se substituent aux réalités et aux actes.

Cette incantation permanente cache mal la lente transformation d’une République qui garantissait peu ou prou les libertés, sociales et démocratiques, en forme de gouvernement de plus en plus autoritaire et réactionnaire, mis au service exclusif du capital, et qui se révèle en conséquence incapable de rassembler la population française.

Loin de nous l’idée de nier les dégâts produits par des fondamentalismes religieux dont l’islamisme politique, souvent combiné à divers trafics. Celui-ci n’a pu se développer dans des territoires précis qu’à mesure que les pouvoirs ont porté des coups de ciseaux aux mécanismes de solidarité et de sécurité sociale, à l’école, et, il faut bien le dire, par la guerre menée contre l’implantation communiste dans les cités populaires et les déstabilisations de nombreuses municipalités d’union progressistes, notamment communistes. C’est un constat politique qui n’appelle aucune excuse mais dont il faut mesurer les dégâts politiques.

Nul ici ne conteste non plus que le monde musulman connaisse une crise globale ; qu’un discours théologico-politique s’y déploie qui conforte certaines tendances fanatiques financées par la rente pétrolière contre les mouvements progressistes et qui, au nom de Dieu, assassinent et terrorisent. Une minorité agissante cherche également, avec le soutien de gouvernements théocratiques alliés de la France, et des États-Unis via leur ambassade, à enfermer des citoyens français de confession musulmane dans une identité fantasmée et construite a postériori, profitant du terreau de la pauvreté et de la relégation pour avancer ses pions. Pourquoi parler de séparatisme ici tout en faisant allégeance à ces pouvoirs ?

Ajoutons que nous traversons une séquence historique où l‘obscurantisme et la haine de la pensée rationnelle se déploient un peu partout. L’élection de Trump ou de Bolsonaro, les rêves « Grand Ottoman » d’Erdogan, la poussée d’un évangélisme agressif en Amérique latine et la virulence des extrêmes droites européennes ne sont pas des phénomènes isolés et étanches les uns des autres. Il y a bien crise de la rationalité moderne par les attaques répétées contre les grandes espérances universalistes et progressistes, au profit de discours rétrogrades qui se drapent de religion pour mieux garantir la domination du capital.

Qu’il faille lutter contre cette tendance est l’affaire de l’ensemble de la société. Cela ne saurait se régler par des mesures administratives. C’est chose éminemment politique. Car comment faire abstraction du terreau où pousse cette mauvaise herbe, celui de la ghettoïsation liée à la métropolisation des grandes villes, des taux de chômage ahurissants et d’une pauvreté galopante qui s’y déploient, d’un parcage ethnique des populations par une politique du logement laissée en jachère. Tout ce que le plan Borloo prétendait combattre, avant qu’il ne soit envoyé aux oubliettes précisément par le pourfendeur du séparatisme. Sans oublier le racisme dispensé à haute dose sur des chaînes d’information qui en ont fait leur spécialité et leur rente.

Déjà la crise sanitaire, après les différents états d’urgence sécuritaires, met en veilleuse nombre de libertés fondamentales. Le pays est gouverné par décrets et ordonnances et voici que, désormais, pour lutter contre le repli religieux, le pouvoir s’en remet à l’autorité préfectorale contre les élus locaux, eux qui ont pourtant la légitimité, l’expertise de terrain, l’oreille de la population. Ils et elles devraient au contraire figurer en première ligne du combat contre l’enfermement identitaire.

Pour rajouter à la mise sous tutelle étatique, le président de la République a fait cette grave révélation qui n’est pourtant relevée nulle part : sa longue hésitation à placer l’Islam sous régime concordataire. Autrement dit le Président a pensé pulvériser la loi de 1905 instaurant la séparation des Eglises et de l’Etat. Il est à craindre que le projet de loi, présenté comme une provocation un 9 décembre, le jour anniversaire de la loi de Séparation des Eglises et de l’Etat, soit une tentative d’en saper les fondements, comme voulait s’y livrer M. Sarkozy en son temps.

Cette pente extrêmement dangereuse s’accompagne d’un capitalisme de la surveillance. L’étouffoir sur les libertés publiques, dont la loi de 1905 comme celles de 1901 sur la liberté associative sont des piliers, ne permettra en rien de rassembler la société française et ses enfants issus de l’histoire coloniale. C’est la République, ses missions, ses moyens dans l’éducation, la santé, pour un travail pour chacune et chacun, comme pour la sécurité, ses promesses d’égalité et de fraternité qui devrait être mises en débat. Sans vie démocratique forte, il est à craindre que ce débat soit lui aussi étouffé…

Patrick Le Hyaric (L’HD, le 8 octobre 2020)

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