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Pour une Sécurité Sociale de l’Alimentation. Note de D. Paturel et P. Lachaud

La situation de confinement liée à la pandémie Covid-19 a rendu visible la fragilité du système alimentaire français. Ce propos voudrait servir d’articulation complémentaire aux travaux menés par le collectif National pour une Sécurité sociale de l’alimentation, il émane de deux cofondateurs du groupe « Démocratie alimentaire ».

En s’appuyant sur la conception développée par Tim Lang de la démocratie alimentaire, nous ne pouvons que nous rendre compte que l’accès à l’alimentation « libre » d’une part et à une alimentation produite plus sainement, reste d’une inégalité flagrante. La caractéristique de cette inégalité est qu’elle est banalisée par le fait que nous sommes tous des mangeurs, invisibilisant ainsi les rapports de classe. En outre, les politiques sociales et sanitaires généralisent ces inégalités par la désignation d’une population dite vulnérable et à laquelle on destine des dispositifs assistanciels. Le présupposé repose sur une conception libérale de la solidarité basée sur une approche néo-paternaliste. Les cadres de pensée qui ont servi à sortir la France de la faim d’après-guerre, sont les mêmes qui empêchent aujourd’hui de voir la situation dégradée du côté de ce que nous appelons l’accès à la « fausse bouffe » et non à l’alimentation.

En approfondissement notre réflexion, il nous a semblé que tant que l’accès ne serait pas consolidé conformément aux valeurs républicaines, à savoir un accès égalitaire, solidaire et libre, les injustices demeureraient quant aux conséquences sociales et sanitaires. Un modèle de protection sociale pour tous orienté sur un accès égalitaire à une alimentation reconnectée aux conditions de sa production, s’est imposé et c’est cette piste que nous avons suivie. Il s’agissait de reprendre la main sur le(s) système(s) alimentaire(s) par tous les habitants en France et d’être dans les conditions pour le faire : la réponse ne pouvait pas rester que du seul côté des citoyens « éclairés » ou militants. Le modèle de la sécurité sociale nous a semblé le bon cadre pour avancer.

Aujourd’hui la transition alimentaire est essentiellement mise en œuvre du côté du changement des pratiques alimentaires des mangeurs. Mais l’alimentation étant considérée comme une marchandise comme une autre, à savoir soumise aux rapports de force existant sur le marché, (et même si les initiatives de tous ordres sont bienvenues), la transformation ne sera pas au rendez-vous sans un changement radical de l’offre. Et ce d’autant plus, que le système industriel agro-alimentaire est transnational et que le début de la réflexion de Tim Lang sur sa proposition de démocratie alimentaire part de ce constat : les États ont bien du mal à intervenir aujourd’hui dans la régulation de ce système.

Trois points d’appui au fondement de la Sécurité Sociale de l’Alimentation

  • Le premier est la reconnaissance du droit à l’alimentation que nous qualifions de durable ;
  • Le second est la réorientation des outils de politique publique existant en matière d’accès à l’alimentation et en particulier la restauration collective ainsi que la création d’un service public local de l’alimentation désencastré des tutelles agricole, santé et sociale ;
  • Le troisième, l’attribution d’une allocation à l’ensemble de la population pour accéder à des produits frais sur le modèle des allocations familiales.

Mais pour que ce système puisse se construire, il nous faut rappeler des éléments de conception qui doivent être socialisés : l’alimentation n’est pas seulement le résultat d’une production agricole ou de transformation agro-industrielle. Il est nécessaire de s’appuyer sur une vision systémique qui prend en compte les quatre activités nécessaires à l’alimentation des humains de tout temps : celle de la production, celle de la transformation, celle de la distribution et celle de la consommation. C’est l’ensemble de ces activités qui forme système et les aborder de façon déconnectée soutient le modèle industriel, nous laissant dans une vision minimaliste de l’alimentation comprise alors comme denrée ou produit.

De plus, l’alimentation comme fait social total, comporte des dimensions sociales, culturelles, économiques, politiques, biologiques, etc. On ne peut donc la réduire au seul slogan « les gens ont faim, il faut leur donner à manger », slogan repris de façon globale dans tous les dispositifs de distribution d’aide alimentaire en France et en Europe.

De l’art de l’hospitalité et de l’accueil

Dans la plupart des cultures, l’invitation au repas n’intègre pas forcément une qualité exceptionnelle de mets, mais simplement elle montre un signe d’accueil et d’hospitalité dans la communauté des hommes, pour un partage de ce qu’il y a. Cela peut être une bouillie de mil, une soupe, un plat de manioc ou un bortsch. Quant à la certitude que nous avons de la qualité de la relation sociale autour d’une table, on peut dire qu’elle est réelle dans la quasi-totalité des cultures. Pour peu que ce qui est offert « fasse ventre » et que l’on puisse se désinhiber, accueillis dans la confiance et le plaisir d’offrir.

Jusqu’au 18e siècle, ceci n’était guère possible. Ni chez les nobles qui avaient pris une habile passion à s’empoisonner les uns les autres, ni chez les gueux, les dominés, pour qui le plat consistait en un infâme brouet, et les jours de fêtes, en quelques gibiers braconnés.

Il faudra attendre le début du 19e siècle pour que les pauvres puissent avoir accès au gibier, car la chasse n’était pas possible sous la royauté, elle le devint après la Restauration de 1844.

Homo Omnivore

Il convient donc de ne pas oublier que « l’homo omnivore » fut possible dans les faits, seulement après la seconde guerre mondiale, donc récemment. Ce qui fait dire au politologue et historien de l’alimentation, Paul Ariès, qu’il s’agit d’une conquête sociale pour le droit à manger de la viande, source de protéines mais aussi de position sociale. On sait malheureusement ce que le capitalisme industriel en a fait en exploitant à force de concentrés azotés, des élevages d’animaux par milliers. Le résultat pour la santé humaine, ainsi que pour la planète, est sans appel, notamment avec les pollutions aux nitrates partout où ces élevages persistent. Ce qu’il faut, c’est déguster un morceau de viande en quantité limitée mais de bonne qualité, découpé par de maîtres bouchers, signifiant aussi que les éleveurs sont correctement rémunérés, que les races à viande contribuent à maintenir et entretenir nos paysages et sont utiles à l’ensemble de la société. L’élevage est indispensable de manière extensive avec une alimentation qui correspond à ce que mange un ruminant, donc de l’herbe et point d’autre substitut, tout au plus quelques céréales pour son engraissement. La revendication demeure, d’un libre choix alimentaire qui est un droit et une conquête. L’accès à un plat carné constitue un pas important dans la lutte pour le droit à l’égalité de traitement dans l’alimentation, quelle que soit sa position sociale.

Ce que Paul Ariès dit aux mangeurs de viande, de fromages, et buveurs de lait, c’est Continuez à consommer des produits animaux, mais devenez des mangeurs consciencieux. C’est-à-dire consommant des produits fabriqués dans le respect, des hommes, des animaux, de la planète.

Ce que Paul Ariès dit aux défenseurs d’animaux, aux multiples courants de végétariens et végétaliens, aux végans, c’est Ne vous trompez pas d’adversaire, l’ennemi ce n’est pas l’éleveur, le salarié des abattoirs, le boucher, le restaurateur, l’omnivore, mais les financiers qui ont fait de l’élevage une industrie, et des animaux, des machines à produire, dans de sales conditions, des protéines au plus bas coût.

De la santé des populations à un hédonisme assumé

Loin de nous l’idée d’être des prescripteurs au sens étymologique, seuls les médecins, les chamanes et autres sorcières de nos montagnes pourraient prétendre à cela. Par contre nous savons, de par nos apports culturels, (enfin ceux qui le savent), que le sucre et les graisses transformées sont responsables de 35 à 50 % des infarctus et des maladies cardio-vasculaires. L’obésité n’est plus la panacée de la bourgeoisie du 19e siècle mais bien une maladie de pauvre. Les pathologies chroniques qui proviennent de la malbouffe sont légion et sévissent essentiellement dans les quartiers populaires, car s’offrir du Coca et ingurgiter des hamburgers demeure un signe extérieur d’assimilation sociale et d’homo consumeris. La branche bobotisée de moines trappistes qui eux, savent ce qu’il faut manger, s’apprêterait à donner des cours de cuisine aux pauvres. Il s’agit d’une problématique beaucoup plus complexe qui ne se règle pas seulement dans l’injonction, ou la bonne parole judéo-chrétienne ou solidaire. Nous devons aborder le problème par le début, qui est celui de construire une alimentation à partir d’envies, de besoins mais aussi d’acquisition de connaissances, tant dans la réalisation, le goût, le plaisir, que dans le respect des équilibres nutritionnels indispensables. Évoquer le patrimoine culturel revient à aborder au-delà de la symbolique, l’utilité qu’il y a pour les familles à fabriquer leurs repas, et à prendre le temps nécessaire aux achats appropriés. L’addiction au coca se bâtit à partir du manque de… mais aussi sur la norme construite par l’addiction télévisuelle, comme se décline le port de l’Adidas, passeport pour être comme tout le monde. Oui il y a une fracture alimentaire mais elle n’est pas entre le rural et l’urbain, elle est réellement entre les classes sociales très aisées, aisées et populaires. L’alimentation correspond aussi à un modèle ancré dans une histoire nationale. En France, faire la cuisine et manger ensemble, est beaucoup plus important que regarder la qualité des produits et leur provenance. Les gaulois réglaient déjà les problèmes politiques par de grands banquets (Ariès, 2016)*, d’où l’importance de manger ensemble pour construire du lien social et faire société. On peut ainsi comprendre pourquoi les institutions d’action sociale et de travail social utilisent l’alimentation comme moyen de lutte contre l’exclusion sociale. Mais, concevoir l’alimentation comme moyen est aujourd’hui contreproductif pour assurer la transition alimentaire dans la perspective des changements climatiques à l’œuvre, et stopper les effets délétères de l’alimentation industrielle.

Une crise politique morale, sociale, environnementale et alimentaire

Comprendre que la crise est systémique conduit à travailler à un cadre conceptuel de dépassement de cette situation, subie par des millions de mangeurs, qui n’ont pas attendu la crise du Covid-19, pour être profondément affectés.

La seule réponse apportée aujourd’hui à ces populations précarisées, du fait de la marchandisation de l’alimentation, est bien marchande : c’est la distribution des reliquats de l’agro-alimentaire.

Devoir se nourrir au quotidien redevient une préoccupation qui pèse sur le devenir de l’ensemble de la société. Pourtant les richesses créées par les travailleurs de l’agro-alimentaire sont faramineuses et elles échappent à ces travailleurs. En 2017 (source CGT FNAF), les actionnaires de l’agro-alimentaire se sont partagé 46 milliards de dividendes pour un chiffre d’affaire de 186 milliards. Dans le même temps, ils ont supprimé des milliers d’emplois et cinq mille agriculteurs ont été rayés de la carte. Ces chiffres sont à accoler à la réalité de la France populaire et notamment des huit millions de personnes précarisées alimentairement, qui dépendent de la banque alimentaire, dont le budget ne cesse d’augmenter et qui est financé par l’impôt.

La dégradation de notre environnement est le résultat d’une exploitation sans précédent de toutes les richesses du vivant (entraînant des pollutions par l’utilisation massive d’engrais chimique azotés) et de l’exploitation carcérale des animaux.

Sur nos littoraux de Bretagne et de Charente-Maritime, les pollutions de l’eau sont directement répercutées sur la conchyliculture et l’économie locale. Nous n’avons plus de biodiversité sauvage et nos forêts subissent une exploitation industrielle intolérable tant elle est excessive. Nos terres arables disparaissent. Nos sols sont érodés et meurent lentement, devenus incapables de produire sans chimie de synthèse.

Un cadre de résistance pour affronter les enjeux

On sait aujourd’hui que le contenu de l’assiette, lié aux plaisirs sensoriels et à la satisfaction personnelle, est un facteur important de la culture. Qu’il est important aussi de protéger l’environnement, préserver une biodiversité sauvage et cultivée, pour garantir la santé de tous et la pérennité des systèmes alimentaires. C’est par l’éducation populaire que chacun, avec tous, peut acquérir les connaissances nécessaires à l’exercice de son libre choix, à l’autonomie de sa décision. C’est à la puissance publique de stopper les prédations, les destructions des savoir-faire, des cultures et des écosystèmes, par le capitalisme financier.

Assurer la transition du système alimentaire vers la bio, ne suffit pas si on continue dans le même temps à exploiter les paysans et les salariés agricoles. On ne veut pas d’une bio industrielle et capitalistique. L’homo ubérisé du 21e siècle ne pourra survivre ni à l’ubérisation, ni à une alimentation excessivement carnée, protéinée, salée, sucrée.

Pour que chacun puisse maîtriser son alimentation, on a besoin d’une réorganisation des systèmes avec le choix de l’intérêt général contre la prédation marchande.

La Sécurité Sociale de l’Alimentation doit donc s’appuyer sur l’ensemble de ces éléments pour asseoir sa légitimité. Elle se situe du côté de la transformation alimentaire, de la prévention en santé publique et non curative comme actuellement. Elle fait partie d’une politique de l’alimentation qui doit se désencastrer de ministères de tutelle comme l’agriculture, la santé ou la cohésion sociale. Il ne s’agit pas de créer un énième ministère mais bien de comprendre cette politique comme transversale. Cependant, dans un pays centralisé comme la France avec des institutions verticales, une politique transversale a de fortes chances d’être minorée. D’où la proposition de doter cette instance de moyens conséquents et d’obliger les politiques engageant une des activités du système alimentaire, à s’inclure (pour partie) dans la politique alimentaire et non d’œuvrer de façon segmentée.

Construire un service public local de l’alimentation, relais de la sécurité sociale de l’alimentation

La construction d’une troisième branche de la sécurité sociale doit se faire dans une approche démocratique, avec des représentants de ceux qui produisent, qui transforment, qui distribuent et qui consomment. Il faut en finir avec le faux paritarisme par lequel le patronat et les multinationales ont le prima des décisions. Seule la puissance publique décentralisée au sein des collectivités territoriales, peut en être le cadre opérationnel, à partir des expériences de terrain, notamment dans la restauration collective.

Nous devons préserver l’eau, la terre, l’air, préserver la biodiversité sauvage et cultivée, tous ces biens communs à partir desquels se fait l’alimentation.

La carte bleue serait remplacée par la carte vitale de l’accessibilité à l’alimentation diversifiée, de saison, bio ou équivalente.

Le levier d’action est celui des conquis sociaux et des retours d’expériences de terrain, dont celle de la restauration collective, qu’on rendrait sociale en la faisant accessible aux personnels de la commune, aux personnes privées d’emploi, précarisées, aux personnes âgées. De véritables restaurants municipaux, départementaux, régionaux, pourraient se constituer dans les infrastructures existantes et parfois sous- utilisées. A charge pour la puissance publique d’embaucher des fonctionnaires pour faire face à ce défi du 21e siècle qui s’inscrive dans la dignité de tous et la justice sociale.

La Sécurité Sociale de l’Alimentation devient alors l’outil majeur pour actionner la transition alimentaire.

Prenons la restauration collective. Nous partons du constat que les lieux, le matériel, les compétences existent pour la mise à disposition de quatre à cinq repas par semaine à midi. Pourquoi ne pas utiliser ces ressources en direction de la population habitant ou travaillant à proximité de ces équipements, pour les repas le soir, et sept jours sur sept. On peut aussi réorienter la production et la transformation en pratiquant l’offre alimentaire à l’échelle territoriale.

Des outils existent déjà et il s’agirait de renforcer leur cohérence au service d’une Sécurité Sociale de l’Alimentation : en soutenant dans les régions, les marchés d’intérêts nationaux pour approvisionner les villes et villages ; en engageant une transformation des compétences des intermédiaires ; en cessant de segmenter les plans incitatifs (climat, alimentation, urbanisme, etc.) et en cherchant comment les articuler ; en concevant des instances démocratiques à l’échelle des territoires de vie pour décider des politiques alimentaires liées à la réalité sociale et concevoir les hybridations nécessaires pour garantir un accès à tous, etc…

Le dernier point d’appui est celui de l’attribution d’une allocation à tous les habitants en France, fléchée sur l’achat de produits frais : fruits, légumes, produits laitiers, viande, poisson. Ces aliments sont souvent absents pour les familles à petits budgets et sont remplacés par des aliments ultra-transformés. Cette mesure fléchée peut aussi participer à la relocalisation des activités du système alimentaire.

Élaborer un tel dispositif permettrait de faire exploser le « plafond de verre » auquel se confronte une multitude d’initiatives issues de la société civile organisée et de l’économie sociale et solidaire : ainsi la Sécurité Sociale de l’Alimentation, outre les effets sur la santé, participerait réellement à la transition écologique.

* Eh non ce n’est pas une invention de Goscinny et Uderzo. Ariès, Paul (2016) Une histoire politique de l’alimentation. Du paléolithique à nos jours. Paris, édition Max Milo.

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Pour une Sécurité Sociale de l’Alimentation. Note de D. Paturel et P. Lachaud

le 16 December 2021

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