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Le billet de Jean-Michel Galano. La fin de la récréation

Dans la séquence électorale en cours, le moment de la présidentielle a illustré de façon criante le décrochage de la gauche, prise dans son ensemble, avec le monde du travail et avec le quotidien des Français.

La gauche n’a jamais été, loin s’en faut, l’expression politique du mouvement ouvrier. Elle précède historiquement de beaucoup le développement de celui-ci. Ses thématiques ont d’abord été l’extension de valeurs qui étaient celles de la bourgeoisie révolutionnaire : égalité des citoyens,   lutte pour plus de justice sociale, tout cela pour l’essentiel dans le cadre de la vie parlementaire. Le monde du travail est arrivé plus tard sur la scène politique. En France, en Allemagne, en Grande-Bretagne et ailleurs, la classe ouvrière a formé elle-même ses dirigeants et en a fait des députés, des maires, des ministres. La figure de la gauche en a été profondément modifiée.

Mais cette modification était conditionnée à un rapport de forces. Le monde du travail a su imposer sa présence dans des institutions créées et dominées par la bourgeoisie. La gauche lui a fait une place, d’une part parce qu’elle ne pouvait pas faire autrement, d’autre part en raison de convergences réelles et fortes : convergence sur certains enjeux sociaux, mais surtout sur des questions qu’on n’appelait pas encore sociétales, mais porteuses de valeurs démocratiques et universalistes : émancipation des minorités, décolonisation, égalité entre les hommes et les femmes, droit à l’éducation…

C’était une convergence. Ce n’était pas une identité.

Et cela d’autant moins qu’une partie de la gauche, la plus conservatrice mais surtout la plus liée au capital, a pu se désolidariser du mouvement ouvrier (en apportant son soutien à des politiques d’austérité) et aussi du mouvement anti-impérialiste(attitude de la SFIO pendant les guerres coloniales).

La gauche n’est pas monolithique, elle est traversée de courants, et plus encore : elle est le lieu d’un affrontement incessant entre les forces qui mettent en question le capital et celles qui s’en accommodent. La question névralgique de la gestion des entreprises et des critères sur lesquelles elle se fait a été presque exclusivement abandonnée à ces derniers.

En même temps, un vide s’est creusé ces dernières décennies, notamment en France, entre les milieux populaires et la gauche. Un vide générateur de rejet de la politique pour beaucoup, rapidement rempli par les diverses variantes du populisme pour les autres.

Pourquoi ce vide, partiellement comblé par l’adhésion aux diverses formes de populisme ? On peut risquer une explication :

Les diverses expériences de gauche, toutes menées sans exception par la social-démocratie, ont accrédité l’idée que le capitalisme était « l’horizon indépassable de notre temps » et que les critères capitalistes de gestion (profit financier à court terme, flexibilité des salariés, pression sur les salaires) étaient les seuls possibles. Tout cela s’est fait au nom du « réalisme ». Les gestions dites de gauche ont voulu se démarquer en valorisant le sociétal, domaine où l’affrontement avec une partie de la droite était réel, mais qui ne mettait pas en cause l’ordre capitaliste, domaine aussi où des rassemblements victorieux semblaient, non sans raison, plus faciles à créer.

Où en sommes-nous aujourd’hui ?

Un constat s’impose : les luttes sociales pour l’emploi et la défense des services publics sont essentiellement l’affaire des organisations syndicales, elles-mêmes affaiblies. Des théories sont apparues à gauche pour dissocier le salaire de l’emploi, faire l’apologie de la « décroissance », etc. L’autre aspect de cette dérive est ce que l’on pourrait appeler un « glissement vers le sociétal ». Un, glissement, car au lieu d’un enrichissement dialectique de l’un par l’autre ou au moins d’une compensation, c’est bien à un appauvrissement conjoint de l’un et de l’autre que nous assistons.

En effet, les luttes contre les discriminations, contre les violences policières, pour l’accueil des migrants, pour l’environnement, sont importantes et mobilisatrices, mais à condition d’être placées dans une perspective universaliste et associées à des valeurs progressistes d’émancipation. Elles ne sont pas décisives en elles-mêmes. Elles courent toujours le risque d’être compartimentées, opposées entre elles.

Mais surtout, la totalité de ces problèmes sociétaux est très loin d’épuiser le champ des préoccupations des milieux populaires.

Emploi, pouvoir d’achat, précarité, ubérisation, échecs scolaires, déserts médicaux, prise en charge des aînés et des personnes en situation de handicap, sécurité dans nos rues, question des transports, question du logement : voilà ce qui fait l’essentiel des préoccupations des gens, voilà ce qui fait leur ordinaire.

Or à ces questions, que répond la gauche ? Dénonciation des violences sexistes et sexuelles, des bavures policières, solidarité avec les sans-papiers, dénonciation beaucoup plus contestable du « productivisme » et de l’énergie nucléaire… Nous sommes non seulement loin du compte, mais pour une bonne partie carrément hors sujet. Hors sujet et hors sol.

Il est absolument fantaisiste et irresponsable d’imaginer que l’on est crédible quand on escamote ce qui fait les trois quarts de la vie des gens. L’écriture inclusive, les réunions non-mixtes, le verbiage sur la culture du viol, les identités de genre, le racialisme et autres lubies anglo-saxonnes est totalement inaudible dans les milieux populaires (mesure-t-on la pénibilité qu’impose un texte en écriture inclusive à quelqu’un pour qui la lecture est déjà difficile, et cela en échange de quoi ?). Il n’a fait que créer confusion et hystérie dans un petit microcosme intello-universitaire. Les différents confinements ont suffisamment fragmenté les relations sociales pour qu’on évite d’y mettre des barrières supplémentaires au nom de tel ou tel dogmatisme.

La France, comme tous les autres pays, a besoin d’ingénieurs, de cadres, de techniciens, d’ouvriers qualifiés, de médecins, de chercheurs, de créateurs, pour s’attaquer aux défis de notre temps. Ces défis sont immenses : lutte contre le réchauffement climatique, pour des industries non polluantes, pour une meilleure   santé, pour l’l’instruction et l’intégration, la culture, les échanges internationaux… Il est navrant que tant de personnes se réclamant de la gauche et de ses valeurs progressistes se complaisent dans un narcissisme malsain, et laissent la démagogie populiste s’emparer des thèmes qui concernent la vraie vie des gens. Comme le disait le regretté Jacques Bouveresse « le bœuf qui a voulu se faire plus petit que la grenouille ne devrait pas s’étonner qu’elle soit devenue plus grosse que lui. »

La campagne de Fabien Roussel a eu le grand mérite de chercher à combler le vide creusé au fil des années par cette dérive de la gauche. Ce n’est qu’un début. Mais il n’y a pas d’autre voie si l’on veut reconquérir les milieux populaires, déçus et démobilisés depuis des décennies. Oui, il faut que tout le monde à gauche en prenne conscience : la récréation est terminée, et il est grand temps de se remettre au travail.

Jean-Michel Galano

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