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Décompositions, recompositions. Les penser pour les dépasser

Quelles catégories employer pour penser un réel social de plus en plus mouvant, fragmenté et paradoxal ? Celle de crise s’impose, mais il convient de la préciser : toute crise est crise de quelque chose. En l’occurrence, il s’agit de la crise du capitalisme, lequel ne cesse de se restructurer, de sacrifier des formes consacrées pour en créer de nouvelles, avec des réussites partielles et des aggravations voire des régressions porteuses de tous les dangers. Au stade de développement atteint par le capitalisme mondialisé, l’état de crise devient en quelque sorte l’état normal des choses, mais surtout cette situation déstabilise, très au-delà de la sphère économique, tous les aspects de la vie sociale. De la ville aux modes de consommation, de la culture au droit, de la famille aux services publics, on assiste à ce que l’on appelle en anglais un « debasement », un ébranlement en profondeur d’institutions qu’on croyait installées dans la longue durée. Déjà Gramsci avait anticipé ce phénomène, dénonçant « les monstres » qui apparaissent dans le demi-jour inquiétant de ces périodes troublées où de loin en loin tout est remis en cause. La notion de « destruction créatrice », que Schumpeter appliquait à l’économie, semble devoir être exportée à tous les aspects de la vie sociale. Destruction, à coup sûr, mais créatrice de quoi, et à quelles conditions ?

Des évolutions de plus en plus contradictoires

Le Parti communiste français, à son 24° congrès (1982) avait engagé une analyse en profondeur des mutations que la société française connaissait depuis une quarantaine d’années, mutations à mieux prendre en compte si l’on voulait coller au plus près des préoccupations quotidiennes des gens et favoriser l’intervention citoyenne dans les choix politiques, au rebours de toute délégation de pouvoir. Ces analyses n’ont rien perdu de leur pertinence. Elles valent aussi, mutatis mutandis, pour nombre de pays voisins. Centrées sur la notion de « mutation », elles s’attachent à montrer que les progrès humains réalisés depuis le débit des années cinquante ont été profondément contradictoires, à la fois réels et amputés de leurs potentialités émancipatrices par les logiques capitalistes de marché. Rappelons-en quelques traits. La salarisation, extirpant des masses de travailleurs de la soumission à l’archaïsme patronal, mais pour les précipiter dans d’autres dépendances. La féminisation du travail, avancée majeure pour les femmes, mais synonyme de bas salaires et d’exploitation accrue. La scolarisation, avec la réussite de la « massification », mais l’explosion des échecs scolaires et la baisse spectaculaire de la qualité des enseignements, du niveau et des résultats. L’urbanisation, avec le développement anarchique de banlieues défavorisées et sous dotées. La tertiarisation, bientôt accélérée par la révolution numérique, génératrice de nouvelles formes moins rebutantes de travail mais aussi de risques professionnels nouveaux : isolement de ces nouveaux salariés, tâches répétitives, vulnérabilité accrue à des pressions managériales redoublées…

L’analyse de ces mutations s’est prolongée : c’est ainsi que quelques années plus tard, un comité central identifiait la jeunesse comme la partie de la société sur laquelle le capitalisme comptait s’appuyer pour modifier en profondeur, mais par petites touches, toute la société : loisirs centrés sur le virtuel des nouvelles technologies, contenus de formation exaltant la mobilité et la débrouille individuelle, mise en cause des valeurs humanistes et universalistes.

D’autres travaux, par exemple le rapport de Georges Marchais sur le mouvement du monde au 26° congrès, ont donné toute sa dimension à cette dialectique du progrès et de la régression, porteuse de potentialités émancipatrices inouïes mais défigurées par les logiques du profit jusqu’à l’absurde d’une crise de sens et au sordide des fausses solutions.

Une opinion publique de moins en moins universaliste

La contradiction majeure où se résume l’actuelle crise de sens ne réside-t-elle pas dans un accès de plus en plus universel aux nouvelles technologies du virtuel, notamment celles de la communication, et la confiscation des possibilités offertes réellement de vivre mieux par une infime minorité ? Dans le fait que l’immense majorité des êtres humains ne recueillent en fait de progrès que des images instantanées, du virtuel et quelques miettes ? Un exemple cruel : davantage d’humains ont accès au téléphone portable qu’accès à l’eau, pour ne pas parler d’autres biens et services qui devraient être communs : médicaments, vaccins, éducation, emploi, transports, protection des plus vulnérables.

Cet échec patent des logiques de marché à satisfaire les besoins humains réels a évidemment nourri les nostalgies et les crispations les plus réactionnaires : idéalisation des modes de vie dits « traditionnels » et des valeurs viriles, paternalistes et guerrières qui les accompagnent, irrationalisme, nouveaux conformismes, hystérisation du débat public, celui-ci étant de plus en plus délaissé au profit de replis communautaires ou individualistes, recul des valeurs humanistes et des solidarités. A l’individu lambda, « homme quelconque » des sociétés de marché, certains ont cru pouvoir opposer une humanité déconstruite, réduite à un conglomérat de blocs hétérogènes voués à n’avoir entre eux, dans le meilleur des cas, que des solidarités négatives.

De quoi le wokisme est-il le nom ?

Ce qu’il est convenu d’appeler le « wokisme » est un symptôme caractéristique de cette évolution régressive. L’« éveil » ou encore la « conscientisation » dont se réclament les adeptes et les émules de ce mouvement né il y a bientôt trente ans à la jonction des campus états-uniens et de certains mouvements identitaires afro-américains consiste à poser comme absolu et indépassable le moment de la prise de conscience, par le discriminé ou le « racisé », de sa différence. L’humanité serait un mythe à déconstruire. Elle ne serait plus, au-delà d’une base biologique et à la rigueur anthropologique, qu’une mosaïque de communautés opprimées par le mâle blanc prédateur et colonisateur. Certains disciples de Derrida y ajoutent, pour faire bonne mesure, le « logos » propre à la pensée suprématiste occidentale, et reprennent le mot au demeurant assez pittoresque de « phallogocentrisme » inventé par Derrida lui-même. Dans ce système d’oppression généralisée, les femmes sont supposées occuper une place spécifique, puisqu’elles constituent de par leur nombre la seule « majorité opprimée ». L’avenir, à supposer que cette notion ne soir pas elle-même à déconstruire,, serait à l’addition de tous ces combats d’affirmation identitaire pour en finir avec l’oppression masculine, blanche, hétérosexuelle et rationaliste, voire anthropoÏde. Le présent quant à lui imposerait la libération de la parole sacralisée et supposée unique mesure et norme du vrai, mais appelée à être délivrée et célébrée d’abord en comité restreint – d’où les réunions en non-mixité. Il est très frappant de constater que les discussions avec les « wokes », quand il y en a, sont scandées par les mêmes injonctions : injonction de se taire, d’avoir honte, de se sentir coupable, d’admettre que l’on « ne peut pas comprendre » : toutes figures traditionnelles de l’effroi sacré caractéristique structurelle du mysticisme et du comportement religieux.

Ce qui est récusé d’emblée ici, c’est la possibilité même de valeurs humanistes et universalistes. Dans un livre assez prophétique publié il y a bientôt un quart de siècle, le journaliste anglais Edward Behr décrivait « Une Amérique qui fait peur » (Plon 1997), et mettait en garde contre sa possible pénétration en Europe. Il y montrait, exemples à l’appui, comment des carrières universitaires, politiques, médiatiques, ainsi que des fortunes éditoriales se sont faites et défaites grâce aux lobbies de la discrimination, aboutissant à ce que certaines bibliothèques soient divisées en quatre catégories égales d’auteurs : hommes blancs, hommes noirs, femmes blanches, femmes noires. Plus significatif encore : la banalisation des accusations de racisme, d’antisémitisme, d’islamophobie, de sexisme, d’homophobie, avec des conséquences disciplinaires d’autant plus graves que la charge de la preuve est le plus souvent renversée, et qui pousse de nombreux professeurs à s’autocensurer. Faire état du ridicule de certaines controverses scolastiques au Moyen-Age (genre : « combien d’anges peuvent-ils tenir sur la pointe d’une aiguille ? ») a pu être présenté par des étudiants catholiques comme une violence exercée à leur encontre, et sanctionné comme telle…

On le voit : au nom du respect des différences (ou des identités, on ne sait pas trop) c’est une fragmentation délibérée de toutes les valeurs laïques et universalistes, donc au fond de toutes les valeurs républicaines, qui est en marche. La triste affaire de l’IEP Grenoble, où deux professeurs se sont vus accusés de racisme et menacés de lynchage parce qu’ils critiquaient la validité scientifique de la notion d’« islamophobie », montre qu’en France aussi la situation se dégrade. N’en déplaise à nombre de celles et de ceux qui idéalisent le mouvement #MeToo, la libération de la parole, si salutaire soit-elle, est comme toute chose une réalité contradictoire, qui charrie aussi son lot d’abus et de dévoiements.

On est quand même, semble-t-il, en droit de s’inquiéter devant le foisonnement des interrogations identitaires dans nos sociétés en proie à la désindustrialisation, aux déréglementations, à la précarisation et au chômage de masse : quand on ne peut plus se définir par ce que l’on fait dans la vie, grande est la tentation de se définir par ce que l’on est, origine, nature, sexe, ou par ce que l’on n’est plus, et plus encore parce que l’on n’est pas. Mais cette quête éperdue d’identité (ou de différence !) ne prête-t-elle pas au sarcasme adressé par un critique acerbe au journal intime de Benjamin Constant : « cette méditation infinie du zéro sur lui-même » ?

Recentrer le débat sur la recherche de solutions

Ce n’est jamais au niveau du discours qu’un problème humain se résout, même si c’est toujours à ce niveau qu’il doit se formuler. L’étape initiale n’est que le moment, certes indispensable mais jamais essentiel, de la description et du ressenti, avec tout ce que cela charrie d’inexactitude et de confusion. Dans une société où nombre de repères collectifs ont disparu, le chemin qui mène de la prise de conscience individuelle à la réalisation collective est particulièrement long, escarpé et semé d’embûches. Pasolini, dans les conditions qui étaient celles de l’Italie des années 50-60, avait su dénoncer les mirages d’une consommation standardisée, mais aussi ceux, plus redoutables encore, d’une expression elle aussi standardisée : conformisme vestimentaire, homogénéisation des façons de parler, de se présenter, de penser, et même de désirer. Le prêt à porter a depuis longtemps dépassé les murs des grands magasins pour imprégner la société dans son ensemble ! A l’inverse, l’exemple du wokisme nous montre que les crispations identitaires n’aboutissent qu’à des mises en opposition stériles qui au final ne sont que le pendant du conformisme généralisé.

Cette symétrie de deux options aussi statiques l’une que l’autre, homme quelconquue d’un côté, homme déconstruit de l’autre, appelle un véritable dépassement sans compromis ni avec l’une, ni avec l’autre : il s’agit de pousser à la formulation de revendications collectives et d’institutions pérennes permettant de substituer aux valeurs faibles de compassion les valeurs fortes de la solidarité et de la citoyenneté. Le fait est que la France, pour ne parler que d’elle, manque cruellement d’ingénieurs, d’ouvriers qualifiés, de techniciens, de chercheurs, d’enseignants formés, d’agriculteurs, mais aussi d’artistes et de créateurs. Faire le choix de la formation, de l’emploi, de la culture, du sport, de la prévention, de la sécurité, du progrès économique et social, de la paix et de la coopération entre les peuples, cela nécessite du bas vers le haut l’intervention de tous les citoyens, sans considération de genre ni d’âge ni d’origine. Au répétitif du discours identitaire voire victimaire, les révolutionnaires opposent le constructif d’un débat commençant par le projet et se clôturant par le bilan, mais centré sur le faire, le verdict de l’expérience, et par là-même se situant dans l’historicité. Comment appeler à un nouvel âge de la citoyenneté sans retomber dans le récital des mots creux et du wishful thinkung ? Il n’y a pas 36 solutions : l’emploi, la formation, la recherche, la pacification des relations humaines sont les seuls leviers possibles d’une nouvelle civilisation. Ce ne sont pas des enjeux étroitement économiques, mais des enjeux de culture. Une nouvelle conception du développement humain faisant de celui-ci non pas une adaptation à un milieu économique étranger mais la création continuelle et dialectique d’un milieu de plus en plus et de mieux en mieux humain : tel est le seul moyen, idéologique et culturel de nature à recomposer dans un sens à la fois inédit et attendu un tissu social déchiré.

Jean-Michel Galano

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