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Sabine Prokhoris. « Le féminisme #MeToo s’apparente au fanatisme religieux »

Texte paru dans la revue Commune.

Sabine Prokhoris, psychanalyste et philosophe, auteur de nombreux essais, a publié en 2021 Le mirage #MeToo (éd. Cherche-midi). Un essai décapant qui critique ce mouvement de « libération de la parole » -et de prise de pouvoir des femmes- jusqu’ici paré de toutes les vertus. Alors que les mises en cause d’hommes publics se succèdent à un rythme effréné (Adrien Quatennens (LFI), Julien Bayou (EELV)…), non sans instrumentalisations, la voix singulière et à contre-courant de Sabine Prokhoris continue de se faire entendre. Commune l’a rencontrée.

Commune : Dans Les Habits neufs du féminisme, à paraître prochainement aux éditions Intervalles, vous soulignez la violence verbale des avatars radicaux et contemporains du féminisme. Nous sommes bel et bien face à une problématique notamment langagière. Que pensez-vous du terme de « féminicide » ?

Sabine Prokhoris : Je récuse ce terme. Parce qu’il est porteur de l’idée d’une intention génocidaire de la « race » femme, de « l’espèce » femme, ou disons du « peuple des femmes » [titre d’un essai féministe de Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc, NDLA]. On sous-entend qu’on tue le féminin dans la femme, qu’on veut tuer une femme parce qu’elle est une femme. Ça peut exister. Par exemple dans une université au Canada il y a une vingtaine d’années, un homme qui voulait s’en prendre aux féministes est entré dans une salle de cours, a fait sortir tous les hommes et a exécuté toutes les femmes. Ça c’est un féminicide. Il est vrai que la plupart des violences létales dans un couple sont commises par des hommes. Ce ne sont pas des « féminicides », c’est-à-dire des « crimes de genre », pour autant. Qu’il y ait une corrélation entre le genre et de tel crimes, sans doute, et il faut l’analyser. Mais une corrélation n’est pas une causalité.

En outre, le mot de « féminicide » interdit de considérer la singularité et à la complexité de chaque cas. Vous remarquerez d’ailleurs que quand un homme est tué par une femme, on ne parle pas de masculinicide, jamais. Prenons l’exemple de Jacqueline Sauvage [condamnée pour le meurtre de son mari violent, puis graciée par François Hollande et devenue un modèle pour le mouvement féministe, NDLA] : personne n’a jamais parlé de masculinicide. Pourtant, ce n’était pas de la légitime défense, c’était un meurtre commis de sang-froid. Cette femme avait parfaitement les moyens de quitter son mari, puisque c’est elle qui avait le pouvoir économique. Condamnée aux assises, avec les circonstances atténuantes, elle a été graciée par François Hollande, puis est devenue le symbole des violences conjugales. La presse lui a rendu hommage lors de sa mort, comme à Gisèle Halimi décédée à peu près en même temps ! C’est aberrant.

J’ajouterai que lors des disputes furieuses qui éclatent au sein d’un couple, chacun faisant également monter la scène de ménage en puissance, ou bien s’agissant des dynamiques de harcèlement, humiliations, pressions de toute sorte, y compris sexuelles, les femmes sont largement à égalité avec les hommes, voire peuvent les dépasser.

L’expérience ordinaire, et la clinique psychanalytique, montrent que la conflictualité dans une relation de couple -cela tout autant d’ailleurs au sein des couples gays ou lesbiens-, qui peut dégénérer en destructivité ravageuse, procède non du genre/sexe des partenaires du couple, mais de la dynamique de la relation telle qu’elle s’est nouée entre deux personnes. Et comme l’écrit la romancière américaine Nancy Crampton Brophy, auteur d’un essai intitulé Comment tuer son mari -récemment reconnue coupable du meurtre de son conjoint-, « la chose à savoir avec le meurtre, c’est que chacun en est capable si on le pousse suffisamment. » Sans en arriver à ces extrémités « l’effort pour rendre l’autre fou », à coup d’injonctions contradictoires et autres comportements persécuteurs, est une tentation dont nul, homme ou femme, ne peut se croire à l’abri.

C. : Dans les partis de gauche, on parle désormais des « violences sexistes et sexuelles ». C’est une expression-slogan, mais plus encore c’est devenu un acronyme dans le jargon militant : les VSS. Est-on sûr que ce sigle est pertinent du point de vue même des batailles féministes ?

S. P. : Déjà comme c’est un acronyme, on sait encore moins de quoi on parle. De plus, sexiste et sexuel, ce n’est pas pareil. Le terme de violence, de plus, est chargé d’une dimension émotionnelle, il vise à susciter l’empathie et l’indignation. Je préfère parler d’infraction. C’est un terme juridique. Il peut y avoir des infractions sans violence, d’autres avec violence.  Mais il faut distinguer. À force d’accoler d’emblée le terme de « violence » à ce qui est « sexiste » et « sexuel », on a l’impression qu’on pourrait écrire l’expression en un seul mot, les violencessexistesetsexuelles. Ce pseudo-concept a une fonction de propagande, et ainsi fabrique une réalité. Il s’appuie sur un des éléments principaux de l’idéologie #MeToo : le continuum (des VSS). Quand on parle d’un regard appuyé, d’un baiser volé, d’une gifle occasionnelle, ou de frapper son conjoint tous les jours, ce ne sont pas les mêmes actes, mais le continuum permet de mettre tout ça dans le grand sac des « VSS ». Cela renforce la sérialité du mouvement #MeToo. Pour la quête de la messe #MeToo, les piécettes sont autant bienvenues que les gros billets…

C. : Est-ce que vous connaissez le « violentomètre » ? C’est un outil mis en place notamment par la Ville de Paris, dans lequel la jalousie du conjoint est le degré zéro d’une échelle qui semble conduire au féminicide.

S. P. : Le continuum commence même au regard. En Australie, vous avez ainsi des « gilets roses » dans les boîtes de nuit, décrits dans un article du magazine Traxx : ces types ont pour tâche de vérifier s’il y a durant la soirée des regards trop insistants et « non-consentis ». Si c’est le cas, les auteurs sont dégagés, afin que la boîte demeure un safe space.

C. : Dans Le mirage #MeToo, vous parlez à propos du vocable de « culture du viol » de « causalisme simpliste ». Avec la notion de « culture du viol », on peut expliquer à peu près tout. Or quand on peut tout expliquer c’est qu’on n’explique rien.

S. P. : Exactement, mais par contre, on produit de la croyance. « Culture du viol », c’est assez conspirationniste d’ailleurs. La « culture » inciterait en somme à pratiquer le viol. Sur une affiche des activistes, représentant Éric Dupond-Moretti, on lit « Mon ministre de la justice pratique la culture du viol ». Franchement grotesque. C’est un slogan creux, qui n’explique rien, mais qui fabrique une réalité alternative. Et plus c’est simpliste, plus ça fonctionne. Notez que cette idée de « culture de …» est réservée au sexe : lorsqu’un crime de sang est commis, avez-vous jamais entendu parler de « culture du meurtre » ?

C. : Diriez-vous que #MeToo révèle chez certaines une peur du sexe ?

S. P. : Ce que j’observe c’est une détestation du sexe, devenant alors pure obscénité, et lieu du « monstrueux ». Voyez les César 2021, scaltologiques à souhait, l’actrice Corinne Masiero dénudée avec le manteau de Peau d’Ane (inceste, pédophilie), tampax aux oreilles.

Par ailleurs, Alice Coffin [élue EELV, auteur d’un livre intitulé Le Génie lesbien, NDLA] explique que les lesbiennes « ne sont pas des homosexuelles ». Ça veut dire que la question du sexuel, de la sexualité est chassée. On évacue ainsi ce qui, quel que soit le choix d’objet sexuel, dissout les certitudes identitaires. Et ça, c’est insupportable, car il faut maintenir une identité-victime militante et pure. C’est christique. Mais  une espèce de christianisme à l’envers : pas pour racheter tout le monde, mais au contraire pour envoyer en enfer l’ennemi de genre - le masculin « prédateur ». En réalité, ce que ça produit, c’est une paranoïa sexuelle qui assure l’enfer pour tous !

C. : Pourquoi ce rejet du sexe ?

S. P. : Tout ce qui touche au sexuel au sens freudien perturbe les identités. L’inconscient est un empêcheur de s’identifier en rond. Cela trouble le combat, qui doit être un combat de purification, comme l’indique l’idée folle et particulièrement inquiétante d’éradication (des VSS) par mort sociale ou par rééducation. Or le sexe est impur. Avec le féminisme #MeToo, on en revient aux Pères de l’Église, cela mixé avec des logiques qui sont celles de la Chine de la Révolution culturelle. Un tag sur les murs de la fac de Rouen dit ainsi : « Dénonce des potes ». Ça fait froid dans le dos.

Paradoxalement mais pas tant que ça, cette détestation de la sexualité se combine avec une vision du sexe très « Oui-oui land » : le sexe ça devrait être toujours merveilleux, extraordinaire, qu’il n’y ait jamais de frustration, jamais de sexe désagréable… Alors que ça peut arriver, et même avec quelqu’un qu’on désire et qu’on aime. Il y a une certaine idéalisation déréalisante du sexe qui ne correspond pas à la vraie vie.

On peut aussi regretter d’avoir eu certaines relations sexuelles, elles ne sont pas toujours celles que l’on aurait souhaitées. Mais si on regrette une relation sexuelle, il faut assumer ce regret. Je le vois dans ma clinique, les femmes qui regrettent d’avoir eu une relation sexuelle, qui n’ont pas eu la satisfaction sexuelle escomptée, du coup, se re-racontent une histoire selon laquelle elles n’étaient pas consentantes.

Et puis des relations sexuelles, y compris désirées, ont pu parfois provoquer du dégoût. Dans certains couples hétéros où la vie sexuelle est intense, passionnée, quelquefois l’accouchement provoque un dégoût chez l’homme pour le corps de la compagne. La vie sexuelle est impactée par ces choses-là.

De toute façon,  la sexualité n’est jamais rose de A à Z.

C. : Est-ce qu’elles y croient elles-mêmes ?

S. P. : Bien sûr. Il y a des personnes qui y croient, qui se sont auto-persuadées. Elles renient après-coup leur implication dans un rapport sexuel. Et parfois le fait qu’il a pu avoir lieu pour de mauvaises raisons. On projette alors sur l’autre le fait qu’on s’en veut à soi-même, plutôt que d’assumer cela.

C. : Venons-en au concept « d’emprise », utilisé aujourd’hui quotidiennement et à toutes les sauces.

S. P. : Cela fait partie de ces mots vidés de leur sens. Il fait partie du kit de propagande, avec d’autres termes : « sidération », « amnésie traumatique »… Toutes ces notions ont un sens, clinique et théorique, mais pas celui qu’on nous vend dans la propagande #MeToo.

L’emprise, c’est d’abord un relation, complexe, ambiguë, et pas une arme du « prédateur ». Une relation intense, entre deux personnes, ou entre une personne et un groupe - le gourou d’une secte, par exemple. On met sous le terme d’emprise des choses qui n’ont rien à voir, par exemple le rapport à un supérieur hiérarchique. Or on n’est pas dépossédé de son libre-arbitre parce qu’on a un rapport hiérarchique, qui est en plus codifié, avec quelqu’un.

C. : Sinon on imagine les conséquences en termes de conflits du travail aux Prud’hommes…

S. P. : Et d’une manière générale. C’est une façon de s’exonérer de sa responsabilité. Bien sûr qu’il y a des rapports de pouvoir, des rapports de force, mais ça ne relève pas de l’emprise. La relation d’emprise est dissymétrique, mais avec deux pôles activement impliqués dans la relation. C’est une relation d’addiction, une ivresse dangereuse de l’absence de limites. Une sorte de fantasme de fusion totale. Et en réalité, on est sous l’emprise non pas d’un autre, mais de sa propre addiction à cette aspiration, à la disparition de soi dans un certain type de lien. C’est une sorte de vertige de l’illimité, de part et d’autre. Et aussi une relation réversible. On le voit très bien dans Lunes de fiel de Polanski, et dans son film, très drôle celui-là, La Vénus à la fourrure. Mathieu Amalric joue le rôle d’un metteur en scène qui veut adapter la Vénus à la fourrure et fait passer des auditions. Emmanuelle Seigner se présente et c’est elle qui l’oblige à l’engager. Elle fait du metteur en scène sa chose. Elle retourne les choses. L’emprise est un huis-clos qu’on se fabrique. Mais comme l’autre n’est pas du crack ou de l’héroïne, si l’un des deux veut sortir de la relation, alors là oui ça peut conduire à des crimes. Dans un sens ou dans un autre, d’ailleurs. On brise le lien, et l’autre ne le supporte pas.

De toute façon une dimension d’emprise est normalement présente dans toutes relations amoureuses, au moins dans les débuts. Il y a une aspiration à la fusion, à l’absolu. Freud l’a très bien souligné en comparant l’état amoureux à l’hypnose. Mais là où ça devient toxique, c’est lorsque ça devient exclusif, et que ça absorbe la totalité de la relation. Je consacre plusieurs pages à cette question dans Le Mirage #MeToo.

C. : Avec les notions « d’emprise », de « sidération », de « dissociation », « d’amnésie traumatique », on a l’impression d’être en face d’assertions infalsifiables : l’homme mis en cause ne peut jamais démontrer qu’il était innocent.

S. P. : C’est pire que l’infalsifiabilité, ce sont des slogans. Les slogans ne se discutent pas. Ils sont faits pour produire l’adhésion immédiate. Toute parole différente est disqualifiée par avance, comme dans le fanatisme religieux. Vous avez toujours tort, quoique vous fassiez. Les gens y croient comme à une religion, ils ne réfléchissent pas. Ça marche parce qu’on parce qu’on les prend par l’émotionnel, la culpabilité et l’identification aux victimes. Avec en prime, sur toutes les affaires sexuelles,  une satisfaction voyeuriste parfaitement trouble. On étale aux yeux des gens des détails sexuels. Comme dit Blanche Gardin, ça excite…

C. : Autre point : #MeToo reste totalement aveugle à la violence des femmes.

S. P. : Tous les êtres humains ont de la violence en eux. Le vernis de la civilisation, comme dit Freud, est très mince. Moi-même il m’arrive d’avoir des envies de frapper et même (pas tous les jours, rassurez-vous !) des envies de meurtre… Mais comme je suis « civilisée », j’ai trouvé à sublimer mon agressivité en démontant les propagandes… N’importe quel être humain a des pulsions destructrices. Comme dit un des personnages de Chinatown, joué par John Huston. « Dans certaines circonstances, n’importe qui est capable de n’importe quoi ». C’est vrai. Y compris les choses les meilleures d’ailleurs - c’est comme ça qu’il y a eu des Justes durant la Seconde guerre mondiale, par exemple.

Les femmes, comme n’importe qui -ce sont des êtres humains, non ?- peuvent être extrêmement violentes, physiquement et psychologiquement. J’ai rencontré dans ma clinique des hommes maltraités par des femmes (crachats, coups…). Ils n’osaient pas bouger, pas répondre, pour ne pas être accusés d’être eux-mêmes les violents parce qu’hommes..

Et puis la jouissance de la violence est assez grande chez tout le monde, même si cette jouissance-là fait peur, et est inavouable. Quand on regarde les slogans de #MeToo, comment peut-on soutenir qu’il n’y a pas de violence des femmes ? Il y a un livre que je cite dans Les habits neufs du féminisme intitulé La terreur féministe. Tout est dit ! Rappelons-nous, chez nous, les « tricoteuses », qui se tenaient au pied de l’échafaud pendant la Terreur pour jouir des exécutions. Et ces temps-ci, la jouissance manifeste des exécutions publiques du moment -mises à mort sociales sur la scène médiatique- dans le contexte triomphal de #MeToo, au nom du « Bien » en plus, il faudrait être aveugle et sourd pour ne pas la percevoir…

C. : Dans votre livre vous relatez aussi l’anecdote amusante d’une suffragette qui s’est jetée sur Churchill.

S. P. : Oui, et on peut la comprendre ! Mais qu’on ne vienne pas nous raconter que les femmes sont des êtres suaves dépourvus de violence, car la violence (forcément « prédatrice ») serait d’essence patriarcale.  Ça n’a aucun sens.

C. : Ou les renvoyer du seul côté de la douceur, de la maternité.

S. P. : Mais la maternité, c’est violent. Et à propos de relations d’emprise, il y en a de sacrément puissantes dans les relations mère/enfant. La maternité n’est pas toute douceur. Winnicott, qui a construit le concept de « mère suffisamment bonne » [good enough mother], énumère les dix-sept raisons qu’a une mère de détester son enfant. Eh oui, et c’est normal, c’est humain. L’enfant, il vous bouffe, il vous prend votre temps, il vous fait mal quand il tète, parfois vous avez envie de le jeter par la fenêtre. La maternité, ce n’est pas oblativité, douceur, etc., et rien d’autre. D’ailleurs, cette image fausse fait énormément de mal. C’est très culpabilisant pour les jeunes femmes, qui se rendent compte qu’elles mettent parfois du temps à aimer leur nourrisson, qu’il arrive qu’elles soient dégoûtées quand il naît, ou qu’elles puissent ressentir des affects négatifs envers lui. La maternité, c’est ambivalent. Nier cette ambivalence, c’est une façon d’abraser les choses, c’est déréalisant. Le féminisme #MeToo est déréalisant. Il évacue la complexité de la réalité pour lui substituer un récit simpliste de type « révolution culturelle », qui est très brutalement -et stupidement tant ses slogans sont de la bouillie- destructeur. Parce que c’est un discours épurateur.

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Sabine Prokhoris. « Le féminisme #MeToo s’apparente au fanatisme religieux »

le 09 octobre 2022

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