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La gauche s’écharpe sur le travail. Qu’en disait vraiment Marx ? Cinq concepts marxiens et leur dehors

Au palmarès des généralités, la mise en relation du travail et de l’essence humaine occupe une place éminente. Que les humains soient condamnés pour survivre à cette activité contre nature, à cette violence infligée autant à la nature qu’à eux-mêmes, voilà un lieu commun décliné de multiples façons depuis la nuit des temps. Toute une culture populaire l’exprime, à travers notamment des chants qui rythment à l’origine les différentes phases de l’effort, sa dureté mais plus encore sa monotonie, son caractère interminable et en définitive son manque de sens. À l’aube des temps contemporains, Simone Weil soulignait cette « finalité renvoyée comme une balle : travailler pour manger, manger pour travailler ». Nécessaire et aliénant, aliénant mais nécessaire, cette représentation simpliste et appauvrissante imprègne l’imaginaire collectif, principalement chez  ceux qui ont peu ou pas du tout l’expérience de ce qu’est réellement le travail, qui ne se sont pas confrontés à la réalité actuelle des forces productives et en préjugent d’après des représentations anciennes, voire archaïques. Les idéologies patronales et paternalistes qui prétendent promouvoir la « valeur travail » s’appuient sur ces représentations : il faudrait accepter avec lucidité que ce n’est pas la faute du patron si la terre est dure et que la matière résiste à nos désirs. Les rapports sociaux seraient ainsi fondés en nature. Une intuition profonde mais spéculative de Hegel, puis tout l’apport de Marx, nous ont donné les moyens de penser le travail d’une manière autrement plus dialectique et de ce fait plus proche de sa réalité. Pour Marx et la pensée issue de lui, le travail n’est pas un objet simple mais un tout différencié, pensable selon un dispositif de cinq concepts essentiels articulés entre eux.

Hegel. Le travail et la victoire du valet sur le maître

Grand lecteur et esprit synthétique, Hegel a remarqué une récurrence étrange dans la littérature, de Cervantès à Beaumarchais en passant par Molière : ces couples disparates et pourtant complémentaires formés d’un maître autoritaire quelque peu hors sol et d’un valet quant à lui tout à fait « ras du sol », réaliste, rusé, parfois cynique. Pour aller à l’essentiel de sa dialectique dite « du maître et de l’esclave », il voit dans ce qu’il appelle « la conscience vile » « la vérité de la conscience noble » : le maître est un has been, il n’a plus avec le réel qu’un rapport symbolique de plus en plus dérisoire. Le valet, le « serviteur » des lois féodales, ne se raconte pas d’histoires, il connait la marche réelle du monde, ses ressorts et les ressources, il tient les rênes et les cordons de la bourse, et de ce fait la vraie puissance. Pour le maître, entre le désir et la jouissance, il n’y a pas de médiation, ses désirs sont des ordres. Tandis que pour le valet, « le travail est désir réfréné, disparition retardée : le travail forme ».

Une évolution significative de la pensée de Marx

Que le travail se laisse mieux appréhender par sa face sombre, celle de l’aliénation, la réflexion marxienne en témoigne. Dans les Manuscrits de 44, le jeune Marx, déjà en pleine possession de sa verve, souligne dans des formules saisissantes que « plus l’ouvrier forme, plus il se déforme… il s’aligne dans le travail » : formules brillantes, fameuses, mais terriblement unilatérales.  À la même époque et dans d’autres contextes, Marx parle de « praxis », par opposition à la « théorie ». Or il va bientôt, au long notamment de l’élaboration du Capital, renoncer à ce mot de « praxis » en même temps qu’il aura une approche beaucoup plus élaborée de l’aliénation. Lucien Sève remarque que dans la tradition philosophique dont le jeune Marx est nourri, la « praxis » désigne moins une activité productive qu’une activité relationnelle et politique, ce qu’exprime le mot grec « pragma, pragmata », dont on connait les suites, ou encore en anglais le mot « business » , alors que l’activité directement productrice et laborieuse est désignée par le terme de « poiésis » : une fabrication qui n’a rien à voir avec la poésie, malgré ce que l’étymologie semble suggérer. Or le fait est que Marx dans sa maturité renonce définitivement à l’emploi du mot « praxis », en même temps qu’il « règle ses comptes avec sa conscience philosophique d’autrefois ». Pour désigner le travail comme activité sociale productrice non seulement de richesses économiques quantifiables, mais encore de développements humains au moins possibles, il élaborera cinq concepts qui s’articulent entre eux. Cela permet de penser le travail de façon non réductrice, comme un objet complexe ou, mieux, comme une matrice d’humanisation aux potentialités infinies et en même temps grevée de contradictions.

Tatigkeit (le « faire »)

Marx au chapitre 5 du livre 1 du Capital prend ses distances par rapport à une détermination purement physique ou biologique du travail ; celui-ci ne se réduit pas à l’effort physique ou à l’adaptation. « Sous une forme qui appartient spécifiquement à l’homme », il est un « procès », une activité médiatisée en vue d’une fin, et qui se décompose en phases successives. Par là-même, on passe d’une temporalité biologique à une temporalité historique. Le processus laborieux ne N’est pas une adaptation au réel, il est au contraire l’adaptation du réel à des besoins humains : « Le monde de l’homme, c’est l’homme ». Ce processus suppose un projet, et tout projet est d’abord une comparaison, une évaluation et une mesure. Soit la taille d’un simple biface : l’homme regarde la pierre brute et l’imagine taillée conformément à son désir ; puis il la taille en faisant jouer les propriétés physiques d’une autre pierre plus résistante choisie par lui (c’est la ruse de la raison, déjà théorisée par Hegel) ; puis, la pierre une fois taillée, il compare ce qu’il a fait et ce qu’il avait voulu faire ; la mémoire, la volonté, l’imagination s’interpénètrent. Le temps n’est plus subi, il est investi et intensifié. Cette intensification humaine du temps, rappel su passé dans le présent, appel du futur dans ce même présent, mise en tension d’une image idéelle et d’un produit réel, c’est cela même qui marque la naissance d’un processus historique. Historicité qui ne pourra aller qu’en se complexifiant avec les rapports sociaux et les premières divisions du travail. La Tätigkeit est donc un ensemble illimité de processus conjoint de formation par les humains d’un nouveau métabolisme entre eux et la nature, nouveau ne voulant pas automatiquement dire meilleur, et conjointement la formation de fonctions mentales supérieures : attention volontaire, mémoire outillée, formulation d’hypothèses, élaboration de normes,  constructions spéculatives…

Verlittlung (Médiation)

Le faire humain se distingue de l’agir animal  par sa non-spontanéité et son caractère social. Par la double médiation de l’outil et du signe, les êtres humains étendent immensément leurs pouvoirs sur l’espace et le temps. L’outil, puis la machine, démultiplie les possibilités physiques du corps. Il les potentialise. Mais il crée aussi une réserve (la boîte à outils) et déjà une culture. D’ailleurs l’outil, comme l’a bien vu Paul Janet, c’est aussi le panier, qui rassemble des objets disparate n’ayant en commun que de devoir être transportés ensemble : on est déjà sur la voie du concept, qui réunit en abstrayant, sur la voie aussi du récit vider son sac. Le signe quant à lui est une médiation non seulement entre les êtres humains, permettant la communication et aussi la mémoire sociale, mais aussi, comme le montre Vygorski,  une médiation interne à l’individu, indispensable à l’élaboration des fonctions psychiques supérieures.

Vergegenstandlichtung (objectivation)

Le faire médiatisé techniquement et socialement produit de façon cumulative, au fil d’un temps désormais historique, un monde humain objectif de plus en plus dense. « Passé un certain stade, le travail ne saurait se passer de moyens déjà travaillés » (Capital I ch.5) : le monde humain n’est pas une sédimentation mais un produit, qui comprend non seulement du matériel, mais  de l’immatériel : savoirs, histoires, méthodes, projets, bilans, extérieurs aux individus et constituant le patrimoine social du genre humain.

Aneignung (appropriation)

Les produits de ce « faire » médiatisé, objets matériels et plus encore productions immatérielles, constituent pour chaque individu humain un monde au départ totalement étranger. Pour vivre une vie humaine, il va devoir s’en approprier au moins une partie. Tel est l’enjeu du processus éducatif, qui est lui aussi un travail : travail de l’éducateur, qui a lui-même besoin d’être éduqué ; travail de celui qui apprend. Travail où se constitue la personnalité dans ce qu’elle a de plus spécifique, avec le passage (ou non) du « faire sien », quand on a appris à faire quelque chose correctement, au « faire soi », quand on est pleinement possesseur, et non simplement propriétaire, de son savoir ou de son savoir-faire, élevé alors à la hauteur d’un « style ».

Entfremdung (aliénation)

Dans une société de classe, l’appropriation de ce monde objectif et intersubjectif produit par le « faire » social humain, est entravée, réduite au minimum (savoir minimum). Le monde humain apparaît à ceux-là mêmes qui le créent comme quelque chose d’étranger. La faute n’en incombe pas, comme le croyait le jeune Marx, à une aliénation individuelle du travailleur dans le travail, mais au capitalisme, qui s&pare radicalement les travailleurs des moyens de production et donc de la production elle-même, les condamnant en tant que classe à une existence mutilée.  Le travail est divisé, ramené par le capital à la production optimale en échange d’un salaire réglé sur la consommation de marchandises. La marchandise finit par devenir un signe qu’on exhibe et non pas cette chose ou ce service utile qu’elle était de prime abord. Le travail qui se cristallise dans la marchandise n’est plus connu ni reconnu. Et c’est ce mécanisme de l’aliénation qui ebgendre les représentations noires et appauvrissantes du travail que nous avons évoquées en commençant.L’aliénation est le drame humain fondamental.

La question du hors travail

L’une des formes les plus éclatantes de l’aliénation est le cloisonnement, parfois schizophrénique, entre la vie au travail et la vie hors travail. Cette dernière est souvent présentée comme une possibilité d’épanouissement, d’où les idéologies du « temps libre » et du « temps plein ». Dans le Capital, Marx montrait avec rigueur que dans une société de classe, le temps hors travail a, associé au salaire, pour finalité la seule reproduction de la force de travail. La diminution du temps de travail, fruit de longues luttes, a engendré une problématique nouvelle : le temps ainsi libéré est devenu un enjeu. Tout comme les augmentations de salaire concédées doivent permettre d’alimenter le marché de la production de masse, le temps libéré doit être meublé par des loisirs standardisés, sauf à être du temps où tout simplement on s’ennuie. La qualité de la vie hors travail pose la question de la qualité de la vie au travail. L’une est fonction de l’autre, et les logiques de marché, axées sur le quantitatif, ne permettent de les satisfaire que très partiellement.

Conclusion

La pensée marxienne, avec les développements que lui donne notamment Vygotski, se révèle plus que jamais en mesure de nous donner des clés pour comprendre, au-delà des aspects purement économiques, les aspects que Paul Boccara appelait anthroponomiques de la crise de sens que vit notre société. Loin de revendiquer on ne sait quel « droit à la paresse » (le pamphlet éponyme de Paul Lafargue, gendre de Marx, n’a pas et ne prétend pas avoir de valeur théorique), ceux et celles qui sont dans la production, la conception, la distribution, la formation etc., veulent travailler mieux et plus efficacement.  Le capitalisme financiarisé et mondialisé ne connait plus que l’aspect quantitatif du travail, incapable de penser le « faire » humain dans son intégralité.

Jean-Michel Galano

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La gauche s’écharpe sur le travail. Qu’en disait vraiment Marx ? Cinq concepts marxiens et leur dehors

le 15 octobre 2022

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