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Le billet de Jean-Michel Galano. Quelques mots à ne vraiment pas employer…

« Il y a des mots qui font vivre », disait Paul Eluard, qui citait « le mot paix, et le mot liberté ». C’est vrai, à condition toutefois de ne pas les employer à tout bout de champ, sous peine de les dévaloriser. Mais il y a aussi des mots creux, des mots dangereux, parce qu’ils sont des cache-misères. Ils claquent, ils sonnent, ils cherchent à intimider, mais en réalité ils dissimulent des faiblesses et des facilités de penser, voire des mensonges purs et simples. Combien de raisonnements confus se concluent par « c’est clair » ! Combien de contre-vérités se voient affublées d’un pompeux « tout le monde sait bien que… » La vigilance critique à l’égard des mots qui, comme disait Paul Valéry, « chantent plus qu’ils ne parlent » est une tâche citoyenne, et pas des moindres.

Je voudrais ici signaler trois mots qui, dans des registres différents, circulent en ce moment comme autant de fausse monnaie.

« Racisé » : en apparence, il s’agit de dire la même chose que « stigmatisé », pour désigner quelqu’un qui a, collé à lui, une marque ineffaçable et supposée infâmante. Avec cette différence que le fleur de lys tatouée au bras du bagnard était une flétrissure infligée réellement et délibérément, avec un fer rouge fabriqué pour cela, tandis que le « racisé » serait stigmatisé dès sa naissance, de par sa couleur de peau, son apparence physique ou le nom qu’il porte. Or le racisme est un fait de société, pas une donnée naturelle. Le racisme ignore l’individu, sauf pour le rabaisser et l’humilier. Se dire « racisé » ou dire de quelqu’un qu’il l’est, c’est lui attribuer une « nature » qui en fait par définition une victime. Une victime n’est pas responsable. Elle est déresponsabilisée. Par là-même, elle n’est pas dans l’ordre de la citoyenneté. Perpétuellement victime, perpétuellement innocente. Parler de « racisé », ce n’est pas dénoncer le stigmate, c’est l’inverser.

« Coscientiser » : Relativement récent, ce néologisme venu du monde anglo-saxon est typique du wokisme. Il prétend indiquer une tâche : éveiller la conscience d’individus et de masses supposées endormies et inertes. C’est exactement le sens du mot « awake » en anglais. Cela sous-entend qu’il serait possible, par une opération extérieure, d’éclairer voire d’illuminer une sorte de pièce obscure. Comme si les préoccupations, le travail sourd des consciences prétendument endormies, n’avait ni sens ni légitimité, ni même d’existence.

Or, pour peu qu’on y réfléchisse sérieusement, la conscience est chez tout un chacun non pas un produit mais un acte, non pas le résultat d’une opération extérieure mais une appropriation, laborieuse et fragile (on prend conscience, on perd conscience…) mais toujours agie et jamais subie. La prise de conscience est un processus interne dans lequel s’affirme l’autonomie du sujet, et elle se fait toujours contre les pressions exercées sur elles, que ce soit par les préjugés ou par l’idéologie dominante. A quoi s’ajoute, et ce sera valable aussi pour l’exemple suivant, que prétendre « conscientiser » quelqu’un, c’est s’attribuer dans la relation à l’autre une position dominante, celle d’un « guide » ou d’un « maître » détenteur de la lumière et de la vérité, et pire encore de s’ériger en figure paternelle, avec tout ce que cela implique de paternalisme et de résurgences patriarcales. Relation archaïque en son fond, qui revient là encore à inférioriser celles et ceux dont on prétend assurer l’émancipation.

« Politiser » : ici, le problème est différent. Les actions revendicatives, et notamment celles menées dans le cadre syndical, se heurtent à une vraie difficulté : beaucoup de personnes engagées dans la défense de leurs intérêts de salariés, de locataires ou encore d’étudiants, se défient de ce qu’ils appellent « la récupération » politique. Souci légitime, mais qui les conduit à tronquer leurs revendications : à partir d’un certain moment, il faut bien pointer les responsabilités, montrer que d’autres choix pourraient et devraient être faits, sous peine d’en rester à la protestation ineffective. D’où la tentation de passer à la dimension politique, quitte à perdre un peu de monde en route… En fait, on pers alors sur les deux tableaux. Car en cherchant à « politiser », on ne fait rien d’autre que chercher à économiser le débat démocratique, lequel est nécessairement long et compliqué. Au fond, prétendre « politiser », c’est une fois encore se poser en agent extérieur plutôt que de s’astreindre à faire avec les autres. C’est pourquoi toute entreprise de « politisation » est ressentie légitimement comme une violence, et finitt par se perdre dans le sectarisme, avec tout ce que cela comporte de manifestations symboliques, de gestes rituels, de sigles et de langue de bois. En démocratie, on ne fait l’économie de rien, et les débats qui n’ont pas eu lieu refont toujours surface.

Le Parti communiste français a depuis plusieurs décennies renoncé à la conception du parti comme « force dirigeante », préférant la notion en apparence plus modeste et en fait plus ambitieuse de « force utile ». D’autres, qui actuellement se paient et nous paient de mots et de buzz, seraient bien inspirés d’en faire autant.

Jean-Michel Galano

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le 29 octobre 2022

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