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Pour un communisme « réel » (Roger Hillel, section Albères-Méditerranée-Illibéris)

Partie I - Le capitalisme est destructeur pour les êtres vivants, dont les humains, la nature et finalement la planète. Il faut l’abolir et, concomitamment, le remplacer par une société qui en soit son contraire. On s'accorde à la nommer communisme. Mais, c’est quoi le communisme ?

Je pars du paradigme largement partagé par les progressistes, a fortiori les révolutionnaires : le capitalisme est destructeur pour les êtres vivants, dont les humains, la nature et finalement la planète. Il faut l'abolir et, concomitamment, le remplacer, ce que les marxistes désignent par « le dépasser », par une société qui en soit son contraire. On s'accorde à la nommer communisme. Mais, c'est quoi le communisme ?

Le PCF traîne une sacrée casserole en ce que pendant des décennies il a considéré que les pays qualifiés de socialistes étaient engagés dans des voies qui devaient conduire inexorablement au communisme tel qu'il était défini par la doctrine labellisée marxiste-léniniste. Au début des années 90, confronté à l'effondrement brutal de ces sociétés, le PCF n'a pas poussé très loin le travail de deuil, j'entends travail de mémoire et d'histoire, s'en tenant à évoquer l'héritage sanglant du tsarisme puis du stalinisme criminel, la prématurité du passage au socialisme en Russie, les mesures bureaucratiques et répressives pour essayer de rattraper, à marche forcée, le retard par rapport aux pays capitalistes. Mais le PCF a toujours pensé que dans ces expériences historiques il y avait une part de ce qu'il considérait être du communisme.

1- Le communisme n’a jamais existé

Il faut en finir avec cette confusion. Le communisme (ou socialisme) dont ces expériences historiques se sont réclamées n'était, ni de près ni de loin, du communisme au sens où Marx l'avait envisagé. Ce qui a été fait en son nom, en a été une trahison. A partir de là, Il faut admettre que ce qui s'est passé dans ces pays n'a pas été l'échec du communisme, mais celui d'un pseudo communisme. La démonstration pourrait être faite avec le soi-disant communisme de la dictature incarnée par la Corée du Nord. Mais dans ce cas, la caricature est tellement tragique que la démonstration va de soi. Pseudo communisme encore avec la Chine, État-parti, nationaliste, impérialiste et autoritaire dont l'évolution l'éloigne fatalement d'une perspective communiste. Reste Cuba. Quelque intérêt que l'on puisse lui porter, le régime cubain n'échappe pas au déni de communisme pour une raison fondamentale qu'il ne saurait y avoir de communisme si des mesures administratives et répressives empêchent la liberté d'expression, de revendication et d'organisation. Tout reste donc à faire pour formaliser les grandes lignes de ce que devrait être un communisme « réel ». Le chantier est vaste puisque rien de tel n'a existé nulle part. Bien sûr, la contribution du PCF est attendue. Mais il lui faut prendre ses distances avec ses antécédents doctrinaux qui veulent que, pour lui, le rôle de l’État est central, et, en dernier ressort, déterminant en tout. De sorte que, selon lui, l'essentiel des structures de production et de distribution doivent être soumises à l'autorité de la puissance publique. Dans les moments où l'influence du PCF a été importante, 36, 45 mais aussi 81, cela s'est traduit par des mesures progressistes importantes comme la planification et les nationalisations. Au regard de cette prééminence centralisatrice, de cette verticalité dans la décision et la gestion, les contre-pouvoirs accordés aux représentants des salariés, n'ont pas empêché que les tropismes dirigistes et bureaucratiques ne prolifèrent.

2- L’État, mais surtout pas que l’État !

Ces tropismes devraient être contenus par l'instauration de critères de décision et de gestion démocratiques et par l'attribution de nouveaux droits aux producteurs et aux usagers. Mais, il n'en reste pas moins, que la verticalité génère des rapports de pouvoir entre savants et sachants, sachants et utilisateurs. Pour contrebalancer cette verticalité, pour une part incontournable dans des grands secteurs de l'économie, dont il reste à définir les périmètres, il faut la contrebalancer par une horizontalité qui permettrait de soustraire à l'intervention de l’État de larges pans d'activités économiques et de services dont la propriété et la gestion relèveraient de structures collectives, associatives ou mutualistes. Des activités répondant à cette définition existent déjà dans les secteurs de l'économie coopérative et de l'économie sociale et solidaire, sous forme de SCOP, AMAP, Fablabs… Ces structures échappent, au moins en partie, à la logique capitaliste marquée par la propriété privée, le marché, la concurrence et le profit. De plus, y prévaut, à des degrés plus ou moins poussés, la gestion collective ou au moins partagée. Ce serait une erreur d'imaginer que ces activités pourraient à elles seules constituer une alternative au capitalisme. Par contre, ces expériences, ici et maintenant, facilitent la crédibilité de ce que pourrait être une gestion non étatisée de certains secteurs micro économiques et l'invention de modalités d'autogestion de secteurs stratégiques productifs et financiers nécessitant une intervention soutenue de l’État.

3- Les « déjà-là » de communisme

Ces expériences pourraient être incluses dans les « déjà-là de communisme », concept que le philosophe communiste Lucien Sève a utilisé, je crois, pour la première fois (Il parle aussi du « futur présent »).Certes, elles relèvent de la micro économie, mais il existe un exemple de « déjà- là » d'une toute autre ampleur, c'est celui du régime général de la sécurité sociale. En 1947, le ministre communiste Ambroise Croizat, s'appuyant sur la CGT, eut l'idée géniale de transformer le l'ancien système patronal de sécurité sociale en instituant le régime général : « caisse unique pour l'ensemble : famille, santé, vieillesse, accidents du travail, maladies professionnelles, financée par un taux unique interprofessionnel de cotisation et gérée par les travailleur eux-mêmes ». Cette citation est issue d'un des ouvrages de l'économiste-sociologue communiste Bernard Friot qui n'a de cesse d'expliquer qu'il s'agit là de la naissance d'une protection sociale soustraite aux pouvoirs discrétionnaires de l’État et du patronat. Elle était fondée sur la socialisation du salaire à l'échelle nationale, et sa gestion était, initialement, assumée par les seuls représentants élus des travailleurs (C'est en 1958, sous le régime gaulliste, que les représentants du patronat ont été réintroduits dans la gestion des caisses. C'est en 1967, toujours avec De Gaule, qu'a été supprimée l'élection des administrateurs, désignés depuis directement par les centrales syndicales et les organismes patronaux). Je n'en rajouterai pas, mais on pourrait aussi suivre Bernard Friot qui voit du « déjà-là de communisme » dans l'instauration en 1946, sous l'impulsion du ministre communiste Maurice Thorez, du statut général de la fonction publique.

Partie II - Le « déjà-là de communisme », présent dans le régime général de la Sécurité Sociale, l’économiste communiste Bernard Friot veut l’étendre à la création du « salaire à vie ». Sa conception est rejeté sans ménagement par le PCF qui lui préfère l’option de « Sécurité d’Emploi ou de Formation »

4- Deux options inconciliables d’une « Sécurité Sociale Professionnelle »

Bernard Friot propose, depuis plusieurs années, de généraliser la portée non capitaliste de ces conquêtes sociales de 46-47 à la question du salaire et, par là, soustraire le salarié à la dépendance du patronat. Sa proposition est généralement connue sous l'appellation de « salaire à vie », mais son intitulé plus conceptuel est « salaire à la qualification personnelle ». Cette proposition n'a aucun rapport avec celle du « revenu universel », laquelle revient à assurer un revenu de base par l'apport d'un complément de ressources aux personnes qui « ne parviennent pas à tirer un revenu décent de leur activité ». Autant dire que cette proposition n'est pas du tout goût de Bernard Friot, laquelle relèverait, selon lui, de « l’effondrement idéologique à gauche » et servirait de « roue de secours du capitalisme ». La proposition de Bernard Friot est aussi aux antipodes de celle avancée depuis longue date par le PCF. Il s'agit de la « sécurité d'emploi ou de formation » (SEF) conceptualisée en 1996 par un de ses plus éminents économistes, Paul Boccara, et adoptée peu de temps après par un congrès du PCF. Ces deux propositions sont inconciliables car fondées sur des attendus théoriques fondamentalement différents.

Pour ma part, lorsque j'ai pris connaissance en 1996 des travaux de Paul Boccara, j'avais été emballé par ses propositions. J'en comprenais les attendus théoriques conformes à ce que je connaissais du marxisme à l'époque. Par ailleurs, au début des années 90, la France était entrée dans la phase de récession qui touchait toute l'économie mondiale. Au surplus, la révolution numérique avait fait une entrée fracassante. Les travaux de Paul Boccara prenaient savamment en compte ces deux conjonctures. Ses approches m'apparaissaient modernes et révolutionnaires. Elles bousculaient la position du Parti réitérée depuis le Programme commun de 1981. Je trouvais convaincant de présenter la SEF en considérant qu'il fallait « conjuguer mobilité choisie et sécurité accrue de ses revenus et de ses droits. » et « répondre aux besoins de souplesse et d’adaptabilité de la production moderne ». Lorsque plus tard, j'ai entendu parler de « salaire à vie », j'ai botté en touche, et ce n'est qu'en juin 2018, au moment de la préparation du 38e congrès, que j'ai réalisé que cette proposition faisait l'objet de vifs débats parmi les économistes communistes et des syndicalistes de la CGT. Ce n'est qu'un peu plus tard que j'ai lu l'ouvrage de Bernard Friot Émanciper le travail (la dispute 2014) dans lequel il expose sa démarche théorique et sa proposition de « salaire à vie ». Autant dire que sa démarche théorique m'a été d'un accès difficile car il fait un usage, et s'en explique longuement, du concept de salaire qui heurte la tradition marxiste. Mais au delà de cet aspect, ce qui mérite débat, c'est que sa proposition aboutit à ce que, en son principe, le salarié ne soit plus à la merci du patron et beaucoup moins dépendant de la puissance publique. Or, selon moi, ce n'est pas le cas de la SEV, avec laquelle, malgré ses réelles avancées, le salarié va continuer à dépendre du contrat établi avec le patron, pour ce qui sera de l'emploi, ou de celui établi avec l'éducation nationale, pour ce qui sera de la formation.

L'intérêt porté à la proposition de B. Friot avait grandi parmi les communistes les plus familiarisés avec les questions économiques, au point de s'exprimer fortement dans les débats préparatoires au 38e congrès qui allait se tenir du 23 au 25 novembre 2018. Le rapport présenté par Guillaume Roubaud-Quashie au Conseil national du PCF des 2 et 3 juin 2018, faisant le bilan des travaux de la commission des débats, en avait témoigné. Il y était évoqué les questions « qui font débat parmi les communistes, parfois assez vivement même. » Ainsi, « la position actuelle du PCF concernant la Sécurité emploi formation, par exemple, est mise en question par un nombre important de camarades qui, pour certains, lui privilégient l’option du "salaire à vie" développée par notre camarade Bernard Friot ». Le rapporteur avait précisé que « dépasser ces deux positions » ne pouvait pas se faire en « tranchant à la hussarde ». Il s'était quelque peu avancé. Peu de temps avant, l'option de Bernard Friot avait été descendue en flèche par la commission économique du PCF. Sa lettre du RAPSE no 148 du 29 mars 2018, consacrée sur 32 pages au « salaire a vie », avait pour titre : « Salaire à vie : chausses-trappes, conservatisme et illusions ». On pouvait y lire, entre autres, en page 8 : « Evidemment, ce salaire à vie, au même titre d'ailleurs que la proposition de revenu universel de Benoît Hamon a "l'avantage" de ne plus avoir à se battre pour le respect du préambule de la constitution de 1946 : « chacun a le devoir de travailler et le droit d'obtenir un emploi ». Et pire encore, en page 10 : « Dire : aujourd'hui nous sommes sous la domination du capitalisme, demain matin, nous aurons rompu nos chaînes, ça n’existe pas. C’était la théorie de Pol Pot, celle qui l’a conduit à vouloir détruire toute trace du passé (et des hommes qui possédaient du savoir) pour recommencer l’histoire du Cambodge sur une feuille blanche ».

Le résultat de ce tir à boulets rouges fut qu'à l'issue de la réunion du CN des 2 et 3 juin avait été adopté un projet de base commune intitulé Le communisme est la question du XXIe siècle, duquel, seule l'option de Sécurité emploi ou de formation avait été retenue. Contrairement à sa promesse, la direction avait donc tranché à la hussarde. Mais, on n'écarte pas si facilement une option qui fait débat. On peut même avancer que la propension à lui porter intérêt avait grandi, au point que dans un article de l'Humanité du 2 juillet 2020, Frédéric Boccara, un des principaux animateurs de la commission économique du PCF et de la revue Économie et politique, par ailleurs, membre du Conseil national du PCF, vantant les avantages de la SEF, s'était cru autorisé à s'en prendre à l'option du « salaire à vie », sans en citer l'auteur, par cette diatribe « Il ne faut pas renoncer et accompagner les licenciements par une flexisécurité, ni en se résignant à un revenu d’existence, ni en rebaptisant "salaire à vie" les préretraites et autres dispositifs imaginés pour faire passer les suppressions d’emplois. ».

Malgré ce refus de débattre, la proposition de salaire à vie fait l'objet d'un intérêt soutenu, hors du PCF, comme en témoigne l'ouvrage posthume de Lucien Sève Le communisme, partie 2 de Quel communisme pour le XXIe siècle (Ed La dispute 2021) , le livre de Frédéric Lordon Figures du communisme (Ed. La fabrique 2021) et celui de Bernard Vasseur Le communisme a de l'avenir… Si on le libère du passé (Ed L'Humanité , 2020). Cette énumération n'est pas exhaustive.

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Pour un communisme « réel » (Roger Hillel, section Albères-Méditerranée-Illibéris)

le 21 novembre 2022

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