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Nicolas Lebourg. « À l'extrême droite, certains se disent que le passage au terrorisme devient légitime »

 

 

Nicolas Lebourg est spécialiste de l'extrême droite, chercheur au Cepel (Centre d'études politiques de l'Europe latine), à l'Université de Montpellier.

La Marseillaise. Les personnes mises en examen dans le cadre des violences commises par un commando à la fac de droit de Montpellier en mars dernier gravitent dans le milieu de l'extrême droite. Avant eux, le doyen de la faculté de droit et un professeur avaient déjà été mis en examen. Est-ce commun que ce genre d'affaire touche le milieu intellectuel ?

Nicolas Lebourg. Ce n'est pas quelque chose de nouveau. Il y a déjà eu des ententes entre enseignants et étudiants d'extrême droite radicale dans les années 1970. Le milieu universitaire, surtout en droit, est un milieu assez naturel des groupuscules d'extrême droite. Par exemple dans les années 1960 à Montpellier, vous avez des sections importantes de la Fédération des étudiants nationalistes [ancienne organisation étudiante française d'extrême droite, Ndlr]. Donc même si ce n'est pas une zone aussi rattachée qu'Assas [fac de droit parisienne, Ndlr], il y existe aussi des traditions de coup de poing et de militants radicaux. Pour autant, le fait qu'il y ait une collusion entre le plus haut niveau du corps enseignant et des étudiants est rarissime. Normalement les enseignants, en particulier de droit, n'ont pas vocation à organiser des troubles à l'ordre public…

La Marseillaise. Les personnes mises en examen sont proches des milieux identitaires et régionalistes. Qu'est-ce qui caractérise ces mouvances ?

Nicolas Lebourg. Lorsqu'il y a eu dissolution de l'Unité radicale en 2002 après l'attentat raté contre le président Jacques Chirac, certains cadres comme Fabrice Robert ou Phlippe Vardon, aujourd'hui passé au FN, se sont dit que c'était le moment de faire leur révolution culturelle. On laisse tomber toutes les références au fascisme, à l'antisémitisme et aux différents totalitarismes. On se transforme, on devient les Identitaires [parti politique d'extrême droite, Ndlr]. Leur idée est de se moderniser d'un point de vue idéologique mais également de changer dans les pratiques. L'agression c'est fini, il faut avoir des comportements positifs. Le modèle qui va se dessiner c'est le modèle de Greenpeace. L'opération dans les Alpes de type défense de l'Europe, le fait de monter sur le toit d'une mosquée comme Greenpeace va monter sur le toit d'une centrale nucléaire : on fait des actions symboliques. Fabrice Robert a une expression à l'époque : « Faire peur à nos adversaires mais pas à nos grands-mères. » À la Ligue du Midi [mouvance impliquée dans l'agression à la fac de droit de Montpellier, Ndlr], ils ne vont pas jusque-là. Ils se mettent sur une ligne identitaire au niveau idéologique, à savoir le rejet de l'immigration, de l'islam, l'exigence d’une remigration etc. Mais ils ne vont pas aussi loin dans l’aggiornamento que les identitaires. Et en particulier ils ne coupent pas avec l'idée que l'activisme est quelque chose de néfaste. Le changement notable à partir de 2001, c'est que l'extrême droite radicale, l'extrême droite activiste et l'extrême droite la plus mainstream, celle de partis qui peuvent faire plus de 20% des votes, vont converger sur un socle idéologique commun minimal, qui est la détestation de la société multiculturelle et le rejet de l'islam. Ça c'est nouveau.

La Marseillaise. L'arc méditerranéen est-il un terrain particulièrement favorable au développement de ces groupuscules ?

Nicolas Lebourg. Non seulement on a l'extrême droite électorale qui est forte sur l'arc méditerranéen mais on a l'extrême droite radicale, activiste qui, elle, est particulièrement installée depuis des décennies sur le couloir rhodanien : de Lyon jusqu'à Marseille en allant jusqu'à Nice. Donc sur l'arc méditerranéen, vous croisez les deux : l'extrême droite électorale de Perpignan à Nice et le cœur des radicaux de Marseille à Nice.

La Marseillaise. Peut-on parler d'une recrudescence des actes de violence commis par ces groupuscules ?

Nicolas Lebourg. C'est à prendre avec beaucoup de recul. Le maximum de la violence d'extrême droite telle qu'enregistrée par les services de police, c'est 1979-1980. À l'époque, on a 320 actes de violence dont 50 attentats à l'explosif attribués à l'extrême droite. Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'on en est loin. Néanmoins, il y a une remontée de la violence à partir de 2004 et en particulier depuis 2012. Après la dissolution, en 2013, de plusieurs groupuscules d'extrême droite suite à la mort de Clément Méric, il y a eu une recrudescence de violences de skinheads. Puis, depuis 2017, une recrudescence d'attaques sur des militants d'extrême gauche. Enfin, il y a également les affaires AFO [le 24 juin, dix personnes liées à ce groupuscule ont été interpellées par les services antiterroristes. Les autorités craignaient un « passage à l’acte violent » visant des musulmans, Ndlr] et OAS, avec des gens qui se disent que le passage au terrorisme devient légitime parce qu'il est la seule manière d'initialiser une remigration. L'idée de l'OAS [sigle de l'Organisation de l'armée secrète responsable d'une campagne sanglante contre l'indépendance de l'Algérie au début des années 1960, NDLR], fondé par Logan Nicine, arrêté en 2017 à Marseille pour avoir projeté un attentat contre des hommes politiques et des mosquées, c'est que de toute façon nous allons vers l'instauration d'une République islamique, d'un changement de population et que la seule manière de sauver le pays c'est de déclencher une telle terreur que les Arabes chez nous se mettent à penser comme les Français quand ils quittaient l'Algérie en 1962 : c'est la valise ou le cercueil. Ce qui les motive, c'est une espèce de revanche à prendre contre les attentats de 2015.

La Marseillaise. Est-ce que la « normalisation » du FN ne crée par un appel d'air pour ces groupuscules ?

Nicolas Lebourg. La montée du FN au départ sous le mandat de François Hollande crée un appel d'air pour les radicaux. Puisqu'il y a forcément là dedans des gens qui ne peuvent être que déçus par la modération que s'imposent à ce moment-là Marine Le Pen et Florian Philippot. Par ailleurs, la question de la crise des migrants, celle de la crise géopolitique (avec la guerre en Syrie) et une crise économique et sociale qui dure depuis 2008 forment un contexte où les radiaux se sentent légitimes, considèrent que leur point de vue est la réponse globale à tout ça.

Propos recueillis par Amélie Goursaud (La Marseillaise, le 21 septembre 2018)

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